Sauvez des vies : restez chez vous… et sortez votre machine à coudre ? De Montréal à l’Italie en passant par la Belgique, le discours est en train de changer sur le port du masque de protection personnelle. Et les couturières se mettent à l’œuvre pour participer à leur manière à l’effort de guerre contre la pandémie.

Violaine Ballivy Violaine Ballivy
La Presse

Depuis 10 jours, Virginie Champoux ne s’accorde qu’une pause par jour : à 13 h, pour écouter François Legault faire le point sur la progression de la COVID-19 au Québec. Le reste du temps : elle taille, épingle, coud, emballe et poste sans relâche des masques de protection personnelle. « Je suis rendue à 300 ! », a-t-elle dit lundi, attrapée justement sur le chemin du bureau de poste, les mains chargées de ses dernières créations.

Elle en fabrique pour ses amis, sa famille, les employés d’un centre d’hébergement pour personnes souffrant de handicaps. « Combien ? Mais je le fais gratuitement ! Je demande juste aux gens de me rembourser les frais de poste », explique-t-elle. Ou alors elle fait du troc : des masques contre des œufs, par exemple, qu’elle a du mal à trouver dans son quartier, échangés sans contact, il va d  soi.

Virginie Champoux a commencé pour protéger ses filles. La plus jeune est atteinte de lupus, et les médicaments affaiblissent son système immunitaire. « Faut dire qu’on connaît ça, chez nous, l’isolement social. Les masques, les gants, on a vécu avec ça pendant deux ans quand mon mari était en attente d’une greffe de poumon. » Incapable d’acheter des masques à cause de la pénurie, elle a ratissé l’internet pour trouver des patrons, des conseils, et ressorti sa vieille machine à coudre, la même qui avait servi à faire sa robe de bal à une autre époque. Et elle ne l’a plus lâchée depuis.

Mobiliser la population 

À pois, à rayures, noirs ou colorés : les masques faits maison sont plutôt rares au Québec pour le moment. Ils ne passent pas (encore) inaperçus, mais la donne pourrait changer alors que la position des directions de santé publique évolue. À Toronto, par exemple, l’hôpital Michael Garron a lancé la semaine dernière un appel à la population lui demandant de fabriquer 1000 masques en tissu par semaine qui seront distribués à tous les visiteurs, aux patients de retour à la maison, et « à la population pour limiter la propagation de la maladie ».

> Consultez le site de l’hôpital Michael Garron (en anglais)

En Belgique, le Service public fédéral Santé publique a diffusé le 17 mars — alors que le nombre de morts attribuables au virus se comptait encore sur les doigts des deux mains — des conseils aux citoyens souhaitant se fabriquer un masque de protection personnel. Le SPF a diffusé un patron à imprimer chez soi — en trois grandeurs — à la portée des couturiers débutants.

> Téléchargez le patron

Le modèle permet d’insérer, entre les deux épaisseurs de tissu, une couche filtrante découpée dans un sac d’aspirateur, par exemple, ou une feuille d’essuie-tout pour plus de protection. On précise toutefois que ces masques ne doivent pas être utilisés par le personnel soignant ou pour s’approcher d’une personne atteinte de la COVID-19, mais plutôt pour limiter les risques de contamination lors des sorties en public. 

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Les masques doivent être lavés tous les jours à l’eau chaude, avec du savon. 

Sauver des entreprises ? 

La fabrication de masques personnels pourrait aussi aider de petites entreprises à passer plus facilement au travers de la crise économique qui l’accompagne. La designer Karen Quirion a réorienté sa production de vêtements — dont les ventes sont tombées à plat depuis le confinement — vers celle des protecteurs faciaux il y a deux semaines. 

Depuis cinq jours, c’est fou. Les commandes rentrent sans arrêt. Il y a des gens qui veulent se protéger quand ils font leur épicerie, des aides-soignants, une entreprise d’une quarantaine de personnes. […] Je précise toujours qu’il ne s’agit pas de masques médicaux.

Karen Quirion, designer, dont l’atelier est à Thetford Mines

N’empêche : elle a pu réengager des employés et quelques-uns en plus : la production atteint un peu plus d’une centaine de masques par jour. 

À ceux qui voudraient se lancer à la maison, elle conseille d’utiliser un coton « pas trop épais pour que ce soit confortable, mais pas trop mince parce qu’il faut ça serve à quelque chose », résume-t-elle. Si le masque est inconfortable ou trop épais, on risque d’y toucher davantage, ce qui est tout sauf recommandé. 

Virginie Champoux utilise de vieux draps, lesquels sont généralement faits de coton, souple, mais tissé très serré. Elle en met deux épaisseurs et double l’intérieur avec du jersey de coton — lire, un vieux t-shirt — pour plus de confort. Karen Quirion utilise un modèle à plis, semblable à celui de la direction de santé publique belge. Virginie Champoux préfère un patron qui en est dépourvu qu’elle a adapté en ajoutant un cure-pipe dans la portion recouvrant le nez, que l’on peut pincer légèrement pour qu’il suive mieux les courbes du visage. 

> Consultez le patron (en anglais)

À défaut d’avoir fait provision de tissus avant le début du confinement, on peut encore s’approvisionner auprès de boutiques québécoises qui ont transféré leurs activités en ligne. « Le plus dur, c’est de trouver les élastiques, dit Virginie Champoux. On a fouillé dans tous les Dollarama du quartier pour en trouver, mais on n’en trouve plus. » 

Un bon Samaritain, propriétaire d’une boutique de tissus de la rue Saint-Hubert, a promis de la réapprovisionner rapidement. Sans élastique, il faudra opter pour un modèle avec des liens à nouer. Ou alors pour l’un des modèles élémentaires conçus pour les gens qui ne possèdent pas de machine à coudre, à fabriquer en deux temps, trois coups de ciseaux dans un vieux t-shirt.

Consultez les instructions (en anglais)

Dans tous les cas, les masques doivent être portés quelques heures par jour tout au plus, changés s’ils sont humides, et lavés à l’eau très chaude, avec du savon, tous les jours. Et surtout, a rappelé le directeur de santé publique du Québec, Horacio Arruda, ils ne remplacent pas les mesures d’hygiène de base. Mais pour un temps, ils remplaceront les défunts cours d’économie familiale pour les enfants qui occuperont l’une de leurs nombreuses journées de quarantaine à apprendre les rudiments de la couture.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Ce ne sont pas des masques pour les professionnels de la santé, mais les masques en tissu gagnent la faveur de nombreux gouvernements dans le monde pour la population en général. 

À savoir

– Différentes couches de tissu offrent une meilleure protection qu’une seule.

– Lavez régulièrement ces masques à la machine à haute température.

– Ne touchez pas l’intérieur du masque.

– Les rubans permettant d’attacher le masque doivent être assez longs pour qu’il puisse être facilement noué et détaché, en gardant les mains assez loin de la tête.

– Ne portez le masque que lorsque cela est nécessaire.

Source : SPF santé publique de Belgique

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