À l’occasion de la Journée internationale des femmes, La Presse a analysé les publications d’une soixantaine de femmes d’influence sur les réseaux sociaux afin d’en dégager un portrait global. Les résultats sont sans équivoque : le champ lexical dominant dans les publications des Québécoises parmi les plus suivies est positif. Les mots « amour », « belle », « happy », « plaisir » abondent sur leurs comptes Twitter et Instagram. Réflexion et nuances sur ces observations.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Des messages positifs

Lorsque les femmes d’influence prennent la parole, c’est plus souvent pour faire partager un message à tendance positive. C’est ce que révèle notre analyse des comptes Twitter et Instagram d’une soixantaine de personnalités publiques. Ces femmes sont suivies par des dizaines ou des centaines de milliers de personnes, voire quelques millions, sur l’une ou l’autre des plateformes (parfois les deux). Lorsqu’elles s’adressent à leurs abonnés, elles abordent plus souvent des sujets consensuels, selon notre analyse. Les thèmes récurrents ? La famille, les vacances, la féminité, la beauté…

Ce sont des gens extrêmement visibles, dont les publications peuvent souvent être dans l’autopromotion et associées à leurs marques. Lorsqu’il est question de personnalités publiques plus mainstream, c’est typique de voir [un vocabulaire] positif.

Chiara Piazzesi, experte en sociologie du numérique

L’animatrice Pénélope McQuade en témoigne : bien que son utilisation des réseaux sociaux soit plus souvent mue par l’émotion que par l’autopromotion, explique-t-elle, son statut et ses attaches professionnelles teintent ce qu’elle exprime en ligne d’une certaine « pudeur ».

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Pénélope McQuade

Nuage de mots de Pénélope McQuade sur Twitter : vie, temps, entrevue, monde, aime, Les échangistes, soir, femmes, demain, émission

« Je chiale moins que je pensais ! », lance de son côté l’auteure, animatrice et actrice Rosalie Bonenfant, en entendant les mots qu’elle utilise le plus sur Instagram d’après notre analyse. « Partager mon opinion [sur la plateforme] n’a jamais été mon objectif premier, explique-t-elle. Quand j’avais 100 abonnés, je publiais sur mon chat et mes amis. Puis, ma carrière a pris de l’expansion et j’ai réalisé que mon compte pouvait servir à la promotion, oui, mais aussi à créer du contenu. »

Sa « marque » à elle consiste à toujours ajouter un texte sous ses publications, que ce soit une blague, un poème, des mots-clics amusants ou un message plus long.

Quelle que soit sa forme, cette positivité privilégiée par les femmes d’influence est à prendre avec un grain de sel, souligne Chiara Piazzesi. La professeure de sociologie de l’UQAM pense d’ailleurs que « personne n’est dupe face à ce que représentent les réseaux sociaux », soit une plateforme où beaucoup d’éléments sont scénarisés et où l’authenticité est construite.

« Les gens ont un recul réflexif sur ce qu’ils voient présenté comme la vie des personnalités », affirme-t-elle. Ce qui n’empêche pas de souhaiter jouer le jeu de la fascination, laissant la suspension consentie de l’incrédulité faire son travail.

Heureuses… ou prudentes ?

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Les résultats de l’analyse peuvent s’expliquer par « les valeurs sociologiques plus classiques qui lient la femme à l’idée de plaire, observe Débora Krischke Leitao, professeure au département de sociologie de l’UQAM. Cette approche sexiste fait qu’on demande toujours aux femmes de sourire, d’être contentes et de ne pas se plaindre ».

Les conséquences de cette attitude intériorisée se répercutent dans la société comme sur les réseaux sociaux. « Les hommes sont plus autorisés à s’affirmer, à extérioriser leurs opinions », soulève Mme Krischke Leitao.

Pour plusieurs personnalités publiques, leur marque, c’est elle. « Si le contenu sur les réseaux sociaux n’est pas en accord avec la marque, si cela crée une dissonance, les gens vont trouver ça bizarre, se distancier, explique Sylvain Sénécal, professeur de marketing à HEC Montréal.

Si Marilou se mettait à parler de politique, ça ne cadrerait pas. Beaucoup vont filtrer leurs opinions pour ne pas égratigner leurs marques.

Sylvain Sénécal, professeur de marketing à HEC Montréal

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La stigmatisation de la voix des femmes sur les réseaux sociaux est aussi très forte, ajoute Chiara Piazzesi. Celles-ci auront tendance à ne pas manifester leurs opinions jusqu’au bout, de peur d’engendrer un effet négatif, de peur d’en payer un prix trop élevé. C’est le cas tant pour les débats publics, les prises de position politique et les commentaires sur des questions sociales plus larges, ajoute la sociologue.

« Certaines femmes [personnalités publiques ou non] doivent prendre des pauses parce que c’est un environnement trop violent », dit-elle. Une grande proportion de tweets haineux visent les femmes et s’attaquent presque systématiquement à leur apparence et à leur sexualité, explique Mme Piazzesi.

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Se forger une carapace

Le danger d’être réduite au physique, dénigrée et objectifiée n’est que trop familier à Pénélope McQuade. « Systématiquement, si je parle de femmes, même si ce n’est pas féministe ou revendicateur, les gens se braquent », illustre-t-elle. Le pire, c’est lorsqu’elle mêle politique et position sociale. « On va m’attaquer sur mes attributs féminins, dit l’animatrice. J’ai des inquiétudes : si je promeus le fait que je vais parler à tel groupe ou à tel panel de condition féminine et de questions féministes, je me demande si quelqu’un va venir pour me causer des problèmes. »

Le ressac arrive très vite, dit celle qui constate tout de même que, dans son cas, la situation s’est améliorée depuis son documentaire Troller les trolls. « Mais désormais, je me permets de partager des opinions seulement si elles ne sont pas militantes, précise-t-elle.

Si je dis quelque chose à caractère féministe, ce sera à caractère humaniste. Je parle de choses avec lesquelles tout le monde est d’accord, je dénonce les choses qui sont évidentes. Je fais plus attention.

Pénélope McQuade

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Cette brutalité est-elle un frein à la libre expression des femmes sur les réseaux sociaux ? « Chaque cas relève de l’expérience personnelle, mais je pense que oui, affirme Chiara Piazzesi, mentionnant sa collègue Martine Delvaux, pour qui le ressac après la sortie de son livre Boys Club a été d’une grande violence. Prendre la parole et dire des choses qui ne font pas plaisir est extrêmement dangereux pour les femmes. »

Rosalie Bonenfant a déjà poussé quelques coups de gueule sur son compte Instagram. À propos de la politique, des arts ou des messages « machos » qu’elle reçoit. Mais un « inconfort » la pousse à y réfléchir à deux fois avant d’affirmer ses opinions sur un sujet. « Si ça ne vient pas me chercher de façon très intense, je laisse passer pour ne pas être associée à la féministe frustrée, dit-elle. Lorsque tu es une fille, si tu prends position pour une cause, tu as plus facilement l’air de la frustrée. Il faut désapprendre ça et je pourrais gagner à le faire plus souvent pour changer la façon de penser des gens. Mais on n’a pas toujours envie d’être le porte-étendard, celle qui accepte de se faire ramasser par tout le monde pour faire évoluer les choses. »

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Rosalie Bonenfant

Nuage de mots de Rosalie Bonenfant sur Instagram : photo, chien, temps, cute, pet, face, fille, monde, vie

Le fait d’être toujours scrutée à la loupe a influencé la façon dont elle se présente en ligne. « J’ai l’impression de ne plus pouvoir complètement être moi-même, confie-t-elle. Je préfère ne plus trop me prononcer parce que j’ai peur d’être mal comprise. C’est pour ça que je crée beaucoup moins qu’avant. » Les attaques à son endroit sont plutôt rares. Les derniers remous sur son compte datent d’une publication de l’an dernier où elle montrait son aisselle non épilée dans le cadre du projet Mai Poils. Plusieurs commentaires désobligeants lui ont été adressés. « Ce genre de publications rayonne un peu plus et attire des gens qui ne me suivent pas, c’est normal », relativise Rosalie Bonenfant. Elle a répondu à chaque remarque malveillante, avec humour le plus souvent.

Faire œuvre utile

Bien consciente des conséquences que peuvent avoir ses propos (« contrairement à beaucoup de gens sur ces plateformes »), Pénélope McQuade sait toutefois que la quantification du nombre d’internautes rejoints par ses publications est impossible. Peu importe les chiffres, elle veut intentionnellement « amener les gens qui [la] suivent à se questionner, à réfléchir » via ses plateformes sociales.

J’ai envie de susciter une réflexion, une émotion, une indignation. Dans ce sens-là, je pense qu’on est tous influençables et influenceurs.

Pénélope McQuade

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Elle note que c’est quand elle aborde ses expériences personnelles que l’impact est le plus probant. Pour preuve, le texte de l’animatrice publié en janvier sur Facebook à propos de sa dépression a été partagé plus de 4000 fois.

La diffusion des opinions a aussi son impact. Débora Krischke Leitao a sondé la réaction de groupes de femmes face à la prise de position des personnalités publiques féminines qu’elles suivaient en ligne (dans le contexte de la politique brésilienne). La sociologue a alors constaté qu’il était très important pour ces internautes de connaître ce positionnement, auquel elles sont très sensibles.

Cet impact se fait sentir même sur Instagram, une plateforme qui peut sembler plus superficielle au premier abord. « On est plus proche de la consommation sur Instagram [que sur les autres réseaux sociaux], mais au-delà de la superficialité, des réseaux de femmes se créent et des conversations s’initient », explique Mme Krischke Leitao, qui cite le mouvement « body positive » à titre d’exemple. Au-delà de la mode, une discussion a été créée et « même des influenceuses prenaient la parole », engageant leurs abonnées dans la conversation.

Notre démarche

L’équipe d’analyse de données de La Presse, composée de Pierre Meslin, Marie-Aude Thérien et Hervé Mensah, a examiné les publications sur Twitter et Instagram d’une soixantaine de femmes issues de différents domaines de la sphère publique et dont le nombre d’abonnés est considérable. Le choix des comptes (36 comptes Twitter, 45 comptes Instagram) à analyser s’est fait de manière à ce que les milieux politique, sportif, musical, littéraire, humoristique, cinématographique, du divertissement, des affaires et des influenceurs du web soient représentés.