« Quand plusieurs personnes partagent un rêve, ça devient une réalité. » Il y a une vingtaine d’années, le rêve de Luc Potvin était de cultiver en Gaspésie des légumes biologiques et de les partager avec sa communauté. Pour plusieurs néo-Gaspésiens attirés par la campagne, ce rêve d’une nouvelle ruralité est aussi en train de se concrétiser. Le réalisateur Moïse Marcoux-Chabot, lui-même néo-rural, a filmé pendant deux ans la vie de ces communautés dans une série documentaire de six épisodes, la première à être produite par l’Office national du film (ONF).

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Comme plusieurs régions du Québec, la Gaspésie a vu plusieurs de ses jeunes partir pour la ville. Bien que toujours aux prises avec un déclin démographique, la région en a aussi vu plusieurs y revenir et d’autres y déménager avec le rêve de se rapprocher de la nature, parfois aussi dans un esprit de résistance lié à l’occupation et à la préservation du territoire.

Tournée en noir et blanc, caméra à l’épaule, dans la pure tradition du cinéma direct des années 50 et 60, Ramaillages se veut le témoin de ce mouvement et de ces nouvelles communautés qui se tissent autour de mêmes valeurs : l’entraide, le partage, l’autonomie alimentaire, le respect de l’environnement et le rejet du développement axé sur l’extraction des ressources.

« C’est en premier un ramaillage avec la terre, avec la nature, par la pratique du jardinage, du travail du sol, de la forêt, explique Moïse Marcoux-Chabot. Puis, au niveau humain, par plein de lieux et de moments comme un marché du terroir le dimanche matin où les gens se rassemblent, des corvées collectives, des fêtes et des réseaux d’entraide qui sont parfois informels. »

Expression utilisée à une certaine époque par les pêcheurs gaspésiens pour désigner l’action de réparer les mailles d’un filet, « ramaillage » est surtout, pour Moïse Marcoux-Chabot, une métaphore du filet social. Il s’est lui-même fait prendre dans les mailles de ce filet jusqu’à en devenir une, tellement épris de son sujet qu’il en est devenu un participant. « Il y a eu l’idée de faire le projet d’abord, et de fil en aiguille, l’envie de moi-même habiter en Gaspésie a grandi avec », raconte le réalisateur originaire de la région de Chaudière-Appalaches, qu’il a quittée pour s’établir d’abord à Québec, puis à Montréal.

Quand le financement a été confirmé en 2015, ça a aussi confirmé notre décision, avec ma conjointe, d’aller nous installer là-bas. J’avais envie d’y passer du temps, de revenir à la campagne que j’avais connue quand j’étais jeune.

Moïse Marcoux-Chabot

Être à la fois participant et documentariste veut aussi dire parfois déposer la caméra pour aller soi-même brûler les poils d’un cochon à la torche, construire une clôture ou récolter des légumes. Moïse Marcoux-Chabot admet que son film, un projet de long métrage devenu en cours de route une série, est forcément subjectif. « C’est mon point de vue, mes amitiés, mes rencontres dans ma première année ou à peu près en Gaspésie. » Celui qui est formé en anthropologie visuelle et un adepte du cinéma ethnographique a voulu pousser le volet participatif plus loin en présentant des assemblages préliminaires aux participants afin de les impliquer dans la création. « Je trouvais ça important d’avoir le consentement réel des gens, d’enrichir ma compréhension, d’être à l’écoute et d’en faire quelque chose de plus juste au final », souligne-t-il.

Contrairement à Pour la suite du monde, qui est bercé par l’accent charlevoisien des pêcheurs aux marsouins, dans Ramaillages, l’oreille cherche l’accent gaspésien. Qu’en est-il du ramaillage entre les nouveaux arrivants et les Gaspésiens « de racine », comme les nomment le slameur Bilbo Cyr, participant de Ramaillages qu’on a aussi pu voir dans Lespouère, un court métrage du même réalisateur ? « Ce mouvement est peut-être poussé davantage par les néo-Gaspésiens, par différentes influences qu’on peut avoir à l’université ou en ville, explique Moïse Marcoux-Chabot. Mais je constate que, pour créer des amitiés avec des locaux, ça prend juste plus de temps. J’ai choisi de me concentrer sur le vécu des gens qui arrivent, mais ce n’est pas parce que ça [ces liens] n’existe pas. »

Le réalisateur croit que ce qui se passe en Gaspésie n’est pas propre à la région, mais plutôt à notre époque et à sa génération. « Je pense que c’est en train de se passer dans toutes les régions du Québec et, dans un sens, à Montréal aussi, que ce soit dans les projets d’apiculture sur les toits, d’agriculture urbaine, de jardins communautaires, de projets-pilotes d’élevage de poules. »

Terre des possibles

Néanmoins, selon lui, la Gaspésie offre des possibilités que la ville ne permet pas, comme celle de s’intégrer à une communauté à échelle humaine et de trouver du soutien pour le démarrage de projets. « La région a connu un certain déclin économique et un exode, mais le vide, ça crée de l’espace, observe-t-il. Il y a des maisons et des terrains à vendre et des besoins de projets. »

Et, pour reprendre une question posée par le réalisateur dans la série, aujourd’hui, comment va la Gaspésie ? « Je pense qu’elle va de mieux en mieux, répond-il. Elle a connu une période difficile, mais elle est en train de se redynamiser. Il y a encore beaucoup de défis parce qu’il y a une vision à court terme du développement, au niveau des gouvernements, qui est encore basée beaucoup sur l’extractivisme [la série montre l’opposition citoyenne au projet de forage pétrolier Galt], mais je pense que c’est en train de se transformer et j’ai hâte de voir l’effet que Ramaillages pourra voir là-dessus. » Même si son projet est terminé, Moïse Marcoux-Chabot est en Gaspésie pour y rester. Il compte continuer d’y pratiquer son art documentaire et pousser davantage sa quête d’autonomie alimentaire.

Trois épisodes de Ramaillages seront présentés en première aujourd’hui aux Rendez-Vous Québec Cinéma, en présence du réalisateur et de participants. 

La série sera offerte gratuitement dans son intégralité sur le site de l’ONF le même jour.

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