Bien des choses ont changé en 10 ans. Socialement, dans nos relations avec les autres, l’environnement, les écrans. Bilan en huit temps et huit mouvements.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

#metoo

PHOTO DAMIAN DOVARGANES, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Marche contre les agressions sexuelles dans la foulée du mouvement #metoo à Los Angeles, en novembre 2017

Tout un changement de mœurs. Fini le temps où l’on baissait les yeux sur les commentaires déplacés, les mains baladeuses ou les invitations insistantes non consenties. Fini le temps où l’on tolérait. Et surtout où l’on se taisait. Bienvenue à l’ère du consentement, justement, un mot qu’on n’avait pour ainsi dire jamais entendu avant la vague de dénonciations qui a secoué d’abord les États-Unis en 2017, puis le Québec, la France, bref, le monde. Un mot qu’on enseigne désormais carrément aux enfants. Le mouvement « #metoo a été un point de non-retour dans les relations de genre. Le mouvement #metoo a changé à jamais la perception que les hommes et les femmes ont de la séduction, des “compliments”, des attentions sexuelles que les hommes adressent aux femmes », confirme Chiara Piazzesi, sociologue et membre de l’Institut de recherches et d’études féministes à l’UQAM. Avec certains excès, certes, mais combien d’avancées.

Out : les pailles en plastique

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Les pailles en plastique ont presque disparu, remplacées par des substituts en métal, en bambou ou en silicone.

Symbole, s’il en faut, de notre inconscience collective par rapport à l’avenir de la planète, elles étaient partout. Indispensable accessoire de tout amateur de smoothies et lattés glacés, les pailles en plastique ont néanmoins bel et bien presque disparu, remplacées par des substituts en métal, en bambou ou en silicone. Des solutions de rechange vertes, durables, bref, écoresponsables, que brandissent fièrement les jeunes qui ont été, et c’est significatif, parmi les premiers à s’engager massivement dans la lutte contre les changements climatiques. Et plusieurs s’en félicitent. « Il est par ailleurs inspirant de voir les jeunes scander haut et fort des stratégies claires de la part de nos gouvernements, et mettre sur pied des actions aussi marquantes que la grande marche pour le climat du 27 septembre 2019 épaulée par Greta Thunberg », note Catherine Girard-Audet, auteure jeunesse. Greta, qui a rassemblé près d’un demi-million de personnes à Montréal cet automne, et dont personne n’avait jamais entendu parler il y a deux ans à peine, faut-il le rappeler.

Toilettes pour tous

PHOTO SARA D. DAVIS, GETTY IMAGES

Des restaurants, des bars, des cégeps, des universités, même des bureaux gouvernementaux offrent désormais des toilettes pour tous : non genrées.

Fini le temps où l’on se demandait si les personnes trans avaient le droit ou non d’utiliser les toilettes publiques de leur choix. Des établissements ont tranché, que ce soit des restaurants, des bars, des cégeps, des universités, même des bureaux gouvernementaux, et offrent désormais des toilettes pour tous : non genrées. Et plus personne ne s’en formalise. Signe que les temps changent, que les mœurs évoluent depuis 2016, l’identité ou l’expression de genre est d’ailleurs considérée comme un « nouveau » motif illicite de discrimination, et inscrite comme telle, dans la Charte des droits et libertés, signale le sociologue et sexologue Martin Blais. À cette fin, un tout nouveau lexique est apparu dans les dernières années – non genré, non binaire, cisgenre ou fluide –, qui était totalement inexistant il n’y a pas si longtemps.

L’emprise du numérique

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Selon un expert, l’emprise du numérique a institué un clivage des générations, les parents et leurs enfants ne partageant plus les mêmes repères idéologiques et sociaux.

« La douche est le seul lieu “sacré” où n’entre pas la technologie… pour l’instant », observe le designer Golden Krishna, ex-Google, cité dans le livre L’ennui nous sauvera. Et encore. Il y a sur YouTube des tutoriels pour ça. Depuis la sortie du premier iPhone en 2007 et celle de l’iPad en 2010, le numérique a étendu son emprise sur nos vies. Avec des conséquences qui sont de plus en plus documentées par la recherche. « Le développement des technologies de communication a révolutionné le fonctionnement psychologique et les rapports humains tant dans la sphère personnelle que professionnelle », constate la psychologue Rose-Marie Charest. Parmi les impacts, elle cite notamment l’augmentation des contacts virtuels, la diminution du temps de concentration, la hausse de la quantité d’information à traiter, la montée du narcissisme et la frontière plus poreuse entre le travail et la vie personnelle. La sociologue Diane Pacom croit pour sa part que l’emprise du numérique a institué un clivage des générations, les parents et leurs enfants ne partageant plus les mêmes repères idéologiques et sociaux. Déjà, les appels à s’affranchir de cette dictature des écrans se font de plus en plus entendre. La prochaine décennie sera-t-elle celle de la déconnexion ?

Regardez-moi !

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Delia Forget et Annabelle Martin prennent un egoportrait avec la youtoubeuse Emma Bosse, en juillet 2017

Les émissions de téléréalité avaient ouvert la voie au début des années 2000. L’émergence et la popularité des youtubeurs et influenceurs ont poussé encore plus loin la quête de reconnaissance sociale. Les enfants n’aspirent plus seulement à être pompiers, policières, infirmiers ou enseignantes, ils veulent aussi être youtubeurs et youtubeuses. Selon Simon Louis Lajeunesse, titulaire d’un postdoctorat en service social et auteur, c’est la concrétisation de Louis 19, le roi des ondes, film d’anticipation réalisé par Michel Poulette en 1994, dans lequel on voit un quidam devenir une vedette alors qu’il est filmé dans ses moindres gestes au quotidien. Sauf qu’aujourd’hui, les réseaux sociaux ont rendu ce vedettariat accessible au plus grand nombre. « Il ne sert à rien d’avoir quelques bons amis avec qui échanger et avoir de vraies conversations quand des centaines de personnes attendent pour vous dire comment vous êtes donc extraordinaire dans votre nouveau maillot de bain à Punta Cana  ! », lance Simon Louis Lajeunesse. « Sommes-nous à remplacer les vrais contacts humains par la superficialité d’un vedettariat éphémère et vide  ? » Attention, prévient-il, au moindre faux pas, la vindicte populaire n’est jamais loin. Parlez-en à P.O. Beaudoin.

Une jeunesse mobilisée

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Un groupe de professeurs, parents et élèves de l’école Saint-Jean-de-Brébeuf, dans Rosemont, est allé marcher pour le climat le 27 septembre dernier à Montréal.

« Les jeunes nous obligent à regarder la réalité en face », affirme Martine Delvaux, essayiste et professeure de littérature à l’UQAM, pour qui la mobilisation des jeunes, particulièrement pour les changements climatiques, fait partie des courants marquants des 10 dernières années. Mais si la décennie se termine par une mobilisation sans précédent de la jeunesse pour l’environnement, cela n’a pas été la seule cause qu’elle a embrassée. Rappelez-vous en 2012, lorsque les étudiants sont descendus dans les rues pour s’opposer à la hausse des droits de scolarité imposée par le gouvernement de Jean Charest. Bien que les avis sur l’héritage de cette grève soient partagés, l’auteure Catherine Girard-Audet croit qu’« au-delà des bruits de casseroles, des manifestations monstres et de la grogne générale, la crise sociale de 2012 a permis l’ascension d’une conscience collective au sein de la société et l’apparition de jeunes leaders inspirants ».

D’un extrême à l’autre

PHOTO CARLOS BARRIA, ARCHIVES REUTERS

Melania Trump discute avec le premier ministre du Canada Justin Trudeau aux côtés du président américain Donald Trump durant le sommet du G7 à Biarritz, en France, en août dernier.

En Europe, aux États-Unis, comme au Québec avec la Loi sur la laïcité de l’État, les opinions n’ont jamais semblé aussi clivées. « Il y a un raidissement idéologique, d’un côté et de l’autre, qui va, dans un certain sens, contre les principes démocratiques occidentaux parce que, traditionnellement, les différentes perspectives existaient, mais il y avait toujours la possibilité de trouver des lieux communs, soutient la sociologue Diane Pacom. Ça relève de plusieurs aspects. On vit dans une société beaucoup plus individualiste et plus fragmentée qu’avant. » Une société où les réseaux sociaux contribuent à exacerber ce clivage en donnant une voix à ceux qui, jadis, se rencontraient en privé. Certains évoquent aussi la théorie de la « chambre d’écho », où l’information qui est proposée par les algorithmes tend à exclure les points de vue contraires. Diane Pacom constate que cette difficulté à débattre trouve même écho dans le réel, à l’université notamment, où il y a une tendance à exclure ceux qui ont des opinions divergentes. « Au nom de l’autonomie, de la liberté, de la justice, on crée des raidissements sur le plan politique qui font que l’autre non seulement n’a pas le droit de parler, mais on va faire tout ce qu’on peut pour le détruire », déplore-t-elle.

L’intelligence artificielle

PHOTO ANDREAS SOLARO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un robot créé par le laboratoire d’intelligence artificielle de l'Italia National Interuniversity Consortium for Computer Science éatit en vedette à une foire à Rome en octobre dernier.

C’est la science-fiction qui nous rattrape à la vitesse grand V. Car l’arrivée de l’intelligence artificielle dans nos vies est déjà une réalité. De manière parfois évidente (notamment en médecine, en recherche et développement), parfois plus sournoise (dans notre quotidien, par des algorithmes qui filtrent nos nouvelles et autres flirts potentiels sur les réseaux sociaux). Publicités ciblées, traduction instantanée, applications de navigation personnalisées, à plusieurs égards, l’intelligence artificielle facilite déjà beaucoup nos vies. Et personne ne s’en plaindra. Votre téléphone vous indique votre heure de coucher, la météo du matin et vous souhaite de passer une bonne journée ? Il vous arrive de lui répondre ? Nous aussi… Mais c’est évident, les risques de dérives sont terriblement nombreux. Vous avez vu la série Black Mirror ? Ce n’est pas pour un avenir si lointain. « L’intelligence artificielle va toucher tous les aspects de la société, pour le meilleur et pour le pire, note à cet égard Bryn Williams-Jones, directeur du programme de bioéthique à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Et cela va garder des gens comme moi occupés pendant bien des années… »

Nos spécialistes

Bryn Williams-Jones, professeur et directeur des programmes de bioéthique au département de médecine sociale et préventive de l’Université de Montréal
Catherine Girard-Audet, auteure
Diane Pacom, sociologue, professeure émérite à l’Université d’Ottawa
Martin Blais, sexologue et sociologue, professeur à l’UQAM
Chiara Piazzesi, sociologue, membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM
Rose-Marie Charest, psychologue, conférencière et ex-présidente de l’Ordre des psychologues du Québec
Martine Delvaux, essayiste, féministe et professeure de littérature à l’UQAM
Simon Louis Lajeunesse, titulaire d’un postdoctorat en service social et auteur d’ouvrages sur la masculinité