L’écologiste, sociologue et autrice Laure Waridel a lancé hier son nouveau livre La transition, c’est maintenant, juste à temps pour souligner le premier anniversaire du Pacte pour la transition, qu’elle a corédigé avec le metteur en scène et militant environnementaliste Dominic Champagne.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Le Pacte de la transition, qui compte à ce jour plus de 284 000 signataires, aura permis de réunir des gens de tous horizons — et de toutes allégeances politiques — prêts à passer à l’action pour qu’on réduise (collectivement) nos émissions de gaz à effet de serre. Un engagement citoyen rarement vu auparavant, célébré hier au Centre Phi.

D’ailleurs, au mois de janvier, l’équipe du Pacte a l’intention de dévoiler sa liste des 101 idées sur le climat compilée par un comité scientifique à la suite d’un appel au public, pour mettre en place des mesures d’urgence par secteurs d’activité. Le collectif a reçu plus de 700 propositions d’actions à prendre.

Le nouveau livre de Laure Waridel La transition, c’est maintenant, qui n’est pas sans rappeler le plus récent ouvrage de Naomi Klein La maison brûle — Plaidoyer pour un New Deal vert, répond exactement du même désir : celui de repenser le contrat social, de faire des gestes concrets et de continuer à ouvrir les pistes déjà tracées.

Un projet de « décolonisation mental »

L’écologiste qui a longtemps prêché dans le désert — elle parlait de commerce équitable dès le début des années 90 — n’est plus seule. Son idéal d’une société plus juste, où l’économie tiendrait aussi compte de notre environnement et de notre bien-être, n’a jamais été aussi partagé. « La transition est déjà en marche », nous dit-elle.

La cofondatrice d’Équiterre a fouillé plusieurs sujets — de nos habitudes de consommation (que ce soit à la maison ou à l’épicerie) à la transformation de l’agriculture, en passant par l’investissement responsable, l’écofiscalité, le transport public, la gestion de nos déchets, etc. — et nous invite à revoir notre façon de penser et d’agir.

Bien que logique, cette transformation majeure à laquelle Laure Waridel nous convie — et qui pourrait paraître agaçante pour le milieu des affaires — relève-t-elle de l’utopie ?

Je ne crois pas. Je pense que c’est beaucoup plus utopique de penser qu’on peut continuer d’habiter la planète, à y vivre et à consommer comme on le fait sans en subir les conséquences.

Laure Waridel

« Il y a un travail de décolonisation mental à faire. On s’est fait convaincre que le progrès, c’était la croissance économique, le profit et la consommation. Or, on sait qu’à partir d’un certain seuil, l’argent et la consommation ne contribuent ni à notre bonheur, ni à notre mieux-être, ni à notre santé. »

Quant aux grandes entreprises, Laure Waridel croit que si les initiatives qu’elles ont naguère mises de l’avant étaient cosmétiques, nombre d’entre elles se rendent aujourd’hui compte que « leur modèle d’affaires est menacé par les changements climatiques ». « Il faut bien sûr qu’elles aient intérêt à mettre en place des changements durables. Mais elles commencent à le voir. »

Elle donne entre autres l’exemple du supermarché IGA Marché Duchemin, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, qui offre à ses clients des légumes biologiques cultivés sur son toit. Ou encore la modification récente du règlement provincial sur les réfrigérants chimiques qui vise à interdire les halocarbures.

Au gouvernement de légiférer

Laure Waridel en convient, malgré toutes les initiatives citoyennes, les différents ordres de gouvernement doivent mettre en place une réglementation plus sévère dans toutes sortes de domaines. Légiférer pour contrer l’obsolescence programmée, encourager l’économie circulaire, bannir le plastique à usage unique, interdire certains pesticides, la liste est longue…

« Je pense qu’il y a plusieurs mesures d’écofiscalité importantes à mettre en place », estime l’écosociologue, qui enseigne maintenant à l’UQAM.

« D’abord, le gouvernement doit arrêter de financer le secteur des énergies fossiles, ça devrait aller de soi. L’instauration d’une taxe sur le carbone, dont les revenus pourraient être redistribués aux petites et moyennes entreprises les plus affectées, devrait aussi être considérée, l’investissement dans des entreprises qui ont une faible empreinte carbone aussi. Il faut s’en aller dans cette direction. »

Encore une fois, Laure Waridel est de nature plutôt optimiste. Elle se réjouit, par exemple, de voir la Caisse de dépôt et placement du Québec réduire de 10 % les émissions de carbone par dollar investi en 2018. 

IMAGE FOURNIE PAR ÉCOSOCIÉTÉ

La transition, c’est maintenant

« La Caisse est parvenue à augmenter de 10 milliards ses actifs sobres en carbone, même si elle détient encore des actions d’entreprises gazières ou pétrolières », écrit-elle.

L’engagement politique de Steven Guilbeault — autre cofondateur d’Équiterre —, Laure Waridel le voit bien sûr d’un bon œil.

« C’est un choix pragmatique que je respecte, même si je ne ferai pas nécessairement le même choix, nous dit-elle. L’urgence d’agir justifie son engagement auprès d’un parti [libéral] qui a des chances d’exercer le pouvoir. Je le comprends. Même qu’il faudrait qu’il y ait des environnementalistes chez les conservateurs, c’est peut-être là qu’on en a le plus besoin… »

Est-ce qu’elle a déjà songé à faire le saut en politique ? « Oui, bien sûr, répond Laure Waridel, j’ai été contactée par plusieurs partis de différents ordres de gouvernement, même municipal, et je vois tout le potentiel d’un engagement pareil, mais mon principal frein pour le moment est ma fille Alphée, qui a des besoins particuliers [elle souffre d’une maladie génétique], mais je ne l’exclus pas. »

Urgence d’agir

Dans son bouquin, l’écologiste consacre quelques pages au groupe Extinction Rébellion, qui s’est fait critiquer récemment pour avoir bloqué le pont Jacques-Cartier en pleine heure de pointe. Laure Waridel soutient que des actions de désobéissance civile pacifique comme celles d’Extinction Rébellion (un mouvement né en Angleterre) sont parfois nécessaires pour faire avancer le débat.

« Dans ce cas-ci, le choix d’action n’était peut-être pas le meilleur dans le sens où ça a dérangé beaucoup de gens qui ne sont pas précisément les acteurs qui étaient visés, mais je crois que ces actions sont nécessaires, même si elles peuvent troubler l’ordre public, parce que oui, il y a une urgence d’agir sur plusieurs fronts. »

Malgré tous les combats à mener, Laure Waridel est pleine d’espoir. « Rappelons-nous que 3,5 % d’une population qui s’engage activement de manière soutenue et non violente autour d’objectifs communs suffit à générer des transformations systémiques », écrit-elle.

« Personne ne souhaite la destruction du monde tel qu’on le connaît, personne ne veut voir ses enfants grandir dans un environnement malsain, conclut Laure Waridel. Donc, à partir du moment où il y a une prise de conscience et une prise d’action, en particulier chez les jeunes, qui sont vraiment mobilisés, j’ai espoir de voir apparaître des changements de politiques publiques. Il ne faut pas oublier qu’on fait tous partie de la solution. Il faut arrêter d’opposer les gestes individuels et collectifs, ce sont des vases communicants. »

La transition, c’est maintenant. Laure Waridel. Écosociété. 376 pages.