Le prof d’histoire est arrivé au cours complètement énervé, un gros sourire fendu jusqu’aux oreilles. « Je savais que le mur devait tomber un jour, mais je ne pensais pas voir ça de mon vivant ! »

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Nous étions en 1989, et les élèves de la classe (sauf le nerd vierge et sobre), dans l’ivresse des hormones et les effets du cannabis, ne comprenaient pas l’ampleur de ce qui se passait à Berlin. Nous étions nés dans un monde coupé en deux, et nous pensions qu’il allait toujours en être ainsi. Je crois que nous ne savions même pas encore pourquoi ce mur avait été construit. Notre prof a fait fi de son programme ce jour-là pour nous expliquer ce qui était en train d’arriver – les grands évènements historiques se mesurent souvent à ces profs qui nous ont dit : « Aujourd’hui est un jour important. » Nos parents avaient connu l’assassinat de John F. Kennedy. Nous allions connaître la chute du « mur de la honte ».

La télé en continu n’existait pas encore – difficile d’imaginer que l’information s’arrêtait alors aux premières heures de la nuit –, mais les émissions spéciales se multipliaient sur les grandes chaînes. L’excitation de mon prof m’avait donné envie de suivre ça. C’est encore imprimé dans mon esprit. Les jeunes montés sur le mur, les gens qui frappaient la pierre. Les foules couraient vers l’Ouest, tandis que les quelques gardiens de l’Est déconcertés étaient incapables de freiner le flot. Ils étaient dépassés, on le voyait dans leurs yeux, et nous saurions ensuite qu’ils avaient été abandonnés par le gouvernement face aux évènements. Ils ont ouvert les portes, conscients que, de toute façon, le vent venait de tourner.

PHOTO JOHN GAPS III, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le 9 novembre 1989, le gouvernement est-allemand a promis la liberté de circulation. Dans la nuit qui a suivi, des milliers de Berlinois ont franchi le mur qui venait, dans les esprits, de tomber. Les Berlinois n’ont pas non plus tardé à s’attaquer à l’imposante structure.

J’ai compris à ce moment-là que le changement, c’est lorsque même ceux qui sont payés pour l’empêcher baissent les bras, dans une abdication digne.

Si je fouille ma mémoire, je ne trouve qu’un seul évènement « historique » vécu dans ma vie de façon positive : la chute du mur de Berlin. Ça ne déprimait personne. Tout le monde était en liesse. De notre côté du monde, c’était la confirmation que nous avions toujours été du bon bord, non ?

Nous étions jaloux de nos amis globe-trotteurs dans leur eurotrip qui, profitant judicieusement de leur Eurail Pass, sautaient dans des trains pour aller voir le mur, et rapporter un petit bout graffité, qu’on caressait chez nous, fascinés. Les protecteurs du patrimoine à Berlin, pourtant l’une des plus grandes villes d’architecture, n’avaient pas trop l’air de vouloir protéger cette construction, peut-être parce qu’on n’avait surtout pas envie de la garder. En tout cas, pendant longtemps, on avait l’impression que n’importe qui passant par Berlin pouvait rapporter un bout du mur, immortalisé deux ans avant par Wim Wenders dans le magnifique film Les ailes du désir.

Je demande à mon chum comment il a vécu ça, lui, la chute du mur en 1989.

« J’avais enfin une blonde, et j’étais subjugué par l’amour. Ça ne m’a pas marqué. Ce n’était pas la Grande Muraille de Chine millénaire qui tombait, juste un mur de 28 ans pour moi. Cette année-là, j’ai été plus marqué par la tuerie de Polytechnique. »

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Après la chute du mur, beaucoup de gens ont dansé des slows à leurs bals de finissants (rituel du rut aujourd’hui disparu) sur Wind of Change de Scorpions, que je haïssais comme toutes les maudites power ballades. Je préférais danser sur 1990 de Jean Leloup dans les discothèques. « En 1990, c’est la démocratisation » et, pour vrai, on y croyait dur comme fer que c’était en cours de téléchargement partout. Même si, dans la chanson, pointait l’horreur à venir en Irak : « nos beaux soldats américains qui sont là-bas, bronzés à la vitamine D, nourris aux fibres équilibrées, les morts qui seront faits là-bas seront en bonne santé je crois »… Mais le DJ sauvait notre âme le temps d’une chanson. En 1990, ce fut aussi le grand concert The Wall Live at Berlin entre la place de Potsdam et la porte de Brandebourg que Roger Waters avait organisé malgré sa chicane avec les autres membres de Pink Floyd, et qui se terminait sur The Trial sur l’impressionnante destruction du mur sous les cris de joie. « Tear down the wall ! »

Toujours en 1990, le premier McDonald’s a ouvert ses portes à Moscou, place Pouchkine. C’était un évènement, couvert par les médias du monde entier, qui venait confirmer notre aversion du régime communiste. Ces milliers de pauvres gens qui faisaient la queue pour un vulgaire Big Mac qu’on trouvait, nous, au coin de la rue… Trente ans plus tard, on a des files pour le dernier iPhone et des émeutes dans les commerces à chaque Boxing Day. C’est bien pour dire, hein ?

« Le Soviétique aura le plaisir unique de manger comme tous les autres peuples de la Terre », peut-on entendre dans ce reportage un peu hilarant.

Eh oui. Le McDo était un rêve avant de devenir un cauchemar dénoncé par le magazine Adbusters. C’est fou, quand on y repense, l’espoir que la chute du mur de Berlin a fait naître dans ces années-là. Les mots « internet » et « mondialisation », synonymes au départ de progrès, allaient entrer dans le vocabulaire pour ne plus en ressortir, mais finiront par se teinter de peur. Nous étions vraiment persuadés que le monde entier allait devenir démocratique. Il ne semble aujourd’hui devenu qu’un vaste libre marché, dont l’appétit sans fond menace l’équilibre écologique et l’avenir de l’humanité, tandis que les démocraties vacillent et reconstruisent des murs, et que les peuples se soulèvent à Hong Kong, au Liban, en Catalogne, au Chili, en Argentine, en Bolivie, en Haïti…

Cet autre vent de changement qui souffle n’est pas porté par des ailes, mais par la colère, celle des promesses non tenues de lendemains radieux, émiettées comme le mur de Berlin.