La photo est devenue virale : un garçon de Wichita, aux États-Unis, Connor, 8 ans, fixe le sol, main dans la main avec un camarade de classe prénommé Christian, qui regarde droit devant. Connor est blanc et autiste. Christian est noir et neurotypique. Tous les deux portent un polo rouge et un gros sac à dos.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Connor est arrivé à l’école pour la rentrée et n’y a pas trouvé d’emblée son accompagnateur. Il s’est réfugié dans un coin de la cour de récréation, en attendant que la cloche sonne. Il pleurait, seul, lorsque Christian l’a aperçu au loin. Pour consoler Connor, Christian lui a tendu la main, et ils ont attendu ensemble le début des classes. Depuis, ils sont inséparables, selon un reportage publié cette semaine dans le Washington Post.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE COURTNEY COKO MOORE

La photo de Connor et Christian, deux jeunes élèves de Wichita, aux États-Unis, est devenue virale cette semaine.

Pourquoi la photo est devenue virale ? Peut-être parce qu’en ces temps de suspicion de son prochain, de rejet de ce qui est différent, de tensions raciales en tous genres, l’image d’un jeune Afro-Américain qui tend la main à son camarade de classe blanc et autiste représente une lueur d’espoir pour l’Amérique ?

L’espoir d’un peu d’empathie et de solidarité, dans une société clivée où le dicton Nice guys finish last (« Les gentils finissent derniers ») a pris tout son sens. Et où le fameux appel de Michelle Obama – When they go low, we go high –, à la veille de la dernière élection présidentielle, ne semble pas avoir été entendu.

Greta Thunberg est arrivée en voilier à New York. Les sarcasmes et les quolibets des baby-boomers n’ont pas cessé, aux États-Unis comme ailleurs.

Comme le rappelait cette semaine mon ami Marc-André, c’est pourtant la génération qui chante en chœur : « On a mis quelqu’un au monde, on devrait peut-être l’écouter » en regardant des numéros de cirque…

Pour certains, c’est les vidéos de chats. Je m’accroche à des images de bienveillance, d’altruisme, de bonté toute simple, comme celle de Connor et Christian, pour me convaincre que tout n’est pas perdu. Que l’humanité – dans le sens de la compréhension d’autrui, de la compassion –, que les valeurs fondamentales (oui, je parle des valeurs judéo-chrétiennes, trop souvent détournées de leur sens) n’ont pas été rangées comme des bibelots poussiéreux au rayon des reliques fleur bleue d’une époque révolue.

Dès son premier jour d’école cette semaine, Fiston, deuxième secondaire, avait une dissertation de 350 mots à rendre le lendemain à son nouveau prof de français. « Qui suis-je ? » Une question toute simple… Il a tergiversé pendant des heures, refusé mon aide – à quatre ou cinq reprises – avant de rendre les armes.

Il était près de 21 h lorsque nous nous y sommes enfin mis. Décris-toi physiquement. Quels sont tes défauts ? Quelles sont tes qualités ? « Je suis gêné », qu’il m’a dit. Je lui ai suggéré d’écrire qu’il est « timide ». Puis je me suis demandé s’il y avait une expression pour décrire son pire défaut. On n’a pas trouvé, alors il a écrit : « Je joue trop aux jeux vidéo. »

— Qu’est-ce que ça veut dire, « entêté » ?

— Ça veut dire « têtu »…

— Et qu’est-ce que ça veut dire, « têtu » ?

Je n’y ai pas pensé sur le coup, mais pour illustrer ce défaut que je lui prête – c’est délicat, trouver des défauts à son ado –, j’aurais dû lui dire : « C’est un mot qui décrit bien un garçon qui refuse l’aide de son père pendant une soirée complète avant de céder à la dernière minute. » Il a accepté d’écrire « entêté », après que nous avons convenu qu’il était exagéré de le décrire comme un garçon paresseux ou orgueilleux.

Il est taciturne. Parmi ses qualités, nous nous sommes entendus sur « calme » et « sage », ce qu’il est aussi par ailleurs. Il fallait choisir une troisième qualité. Je lui ai proposé « gentil », du bout des lèvres, en craignant qu’il ne trouve le terme péjoratif, mièvre ou vieux jeu. Mes craintes n’étaient pas fondées. Il a acquiescé. « Gentil », oui. C’est un mot qui le décrit bien. Aurait-il tendu la main à un camarade de classe malheureux à la rentrée des classes en deuxième année du primaire ? Je ne sais pas. Il est peut-être trop timide pour ça.

Je n’ai pas publié de photos de la rentrée scolaire de mes garçons sur les réseaux sociaux. Je ne publie pas de photos de mes enfants. Je ne les ai même pas photographiés cette semaine… Mais contrairement à mon ami Jean-Sébastien, célibataire sans enfants qui aime se moquer des épanchements des parents fiers de leur chère progéniture, j’ai pris plaisir à voir défiler la déferlante de photos d’enfants traînant un sac à dos et une boîte à lunch sur mon fil Facebook. Ces images, chaque année, me rappellent la valeur du temps. Et le privilège d’être parent.

D’accord, trêve de sentimentalisme ! On ne se racontera pas d’histoires : il n’y a pas que des privilèges à être parent. La vérité, c’est que l’école est recommencée depuis quatre jours et que je suis déjà épuisé. Pas seulement par les devoirs de français. Le retour du réveil très matinal, de la préparation des lunchs, du trafic entre les cônes orange en route vers les écoles, a déréglé mon horloge biologique. Certes, je me réjouis qu’il sorte enfin du sous-sol. Mais j’avais oublié, le temps d’un été, ce que c’est de répéter une demi-douzaine de fois « Lève-toi ! » à Fiston. Heureusement qu’il n’est pas paresseux…

Je me console en me disant que je n’ai pas eu à me charger de l’étiquetage du matériel scolaire (qui se sera volatilisé d’ici novembre, de toute manière). La charge mentale, je laisse ça à celle qui est capable de la soutenir. L’intelligence des enfants vient de leur mère, ai-je lu cette semaine. Je ne conteste pas les faits. Mettre mes fils à contribution pour les lunchs, l’étiquetage, le transport, vous dites ? Je vous entends. Je vous comprends. Je suis d’accord. Je résumerai cependant la situation par une image : leurs cartables et cahiers de l’an dernier sont toujours empilés dans la salle à dîner…

À quasi minuit mercredi, je cherchais des feuilles blanches 8 ½ x 11 à ranger dans un cartable flexible avec des séparateurs (qui ne semblent pas avoir été utilisés depuis leur achat il y a un an). Le cartable rouge, le bleu ou le noir ? Celui de 1, 2 ou 2 ½ pouces ? Tout cela m’exaspère. Le scripteur humoristique Nicolas Boisvert a bien résumé cette galère sur Twitter : « C’est tellement long d’inscrire son nom sur ses 150 articles d’école. Pu capab. Au début mon fils s’appelait Charles-Alexandre. Là y s’appelle Luc. »

Fiston a un prénom à trois lettres. Je n’ai pas d’excuse. C’est un garçon calme, sage. Gentil. Je me prends d’ailleurs à espérer que l’avenir appartienne non pas à ceux qui se lèvent tôt (quelle idée !), mais à ceux qui sont gentils. Et à souhaiter que les gentils finissent de nouveau premiers.