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Faut-il juger Simone de Beauvoir ?

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre sur la... (PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE)

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Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre sur la plage de Copacabana, à Rio de Janeiro, en 1960

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Doit-on juger la vie privée de Simone de Beauvoir à la lumière du mouvement #metoo ? La publication d'un fascicule Que sais-je ? consacré à l'auteure du Deuxième sexe est l'occasion de poser la question.

Que faut-il savoir de Simone de Beauvoir ? C'est l'exercice auquel s'est livré Éric Touya de Marenne, auteur du fascicule Que sais-je ? consacré à la philosophe existentialiste. Son ouvrage de 127 pages, qui paraît ces jours-ci, se concentre surtout sur sa vie intellectuelle et son engagement politique.

« Dans ce genre d'ouvrage, il s'agit d'abord de synthétiser la pensée et l'oeuvre de la personne, explique le professeur de français spécialisé en littérature du XXe siècle à l'Université de Clemson, en Caroline du Sud. Bien sûr, il faut considérer le milieu dans lequel Beauvoir a évolué, un milieu catholique et bourgeois duquel elle a cherché à s'émanciper. La liberté à conquérir est au coeur de sa pensée. »

« Questionner sans juger »

Peut-on dissocier l'oeuvre de Beauvoir de certains détails de sa vie privée ? Certains pensent que non. Bon an, mal an, dans la presse ou sur l'internet, des textes surgissent pour rappeler sa relation avec une élève de 15 ans qui lui aurait valu son congédiement du lycée Molière à la fin des années 30. On relate aussi ses relations amoureuses avec des jeunes femmes qui étaient aussi ses étudiantes, qu'elle « rabattait » ensuite vers son compagnon Jean-Paul Sartre.

En 2008, la Britannique Carole Seymour-Jones, auteure du livre A Dangerous Liaison, décrivait le comportement de Beauvoir comme un « abus d'enfant » se rapprochant de la « pédophilie ». En 2015, dans Simone de Beauvoir et les femmes, Marie-Jo Bonnet qualifiait de « contrat pervers » le modus operandi entre Beauvoir et Sartre. Le blogueur du Journal de Montréal Normand Lester accuse quant à lui Beauvoir d'être une « prédatrice sexuelle ».

Que faire de toutes ces accusations alors que la principale intéressée s'est éteinte il y a plus de 30 ans ? « On est à une ère où on veut déboulonner les héros, observe la sociologue Sandrine Ricci. C'est toujours compliqué de revisiter le passé à la lumière de nos schémas actuels. Ça ne veut pas dire qu'on ne doit pas le faire, mais on peut se demander qui a intérêt à déboulonner Simone de Beauvoir. »

La chercheuse à l'Institut de recherches et d'études féministes de l'UQAM rappelle que notre analyse doit s'inscrire dans une critique historique de l'invisibilisation de la pédocriminalité, un concept qui est apparu seulement dans les années 80. « Comme beaucoup d'intellectuels, Sartre et Beauvoir voulaient se jouer des conventions à une époque où la maturité sexuelle était fort différente d'aujourd'hui. »

Professeure d'histoire à l'UQAM et auteure de nombreux ouvrages sur l'histoire des femmes, Yolande Cohen se demande elle aussi s'il faut regarder le passé avec nos yeux d'aujourd'hui. « Je dis toujours à mes étudiantes de questionner, mais de ne pas juger, avance-t-elle avec prudence. Est-ce que les comportements de Beauvoir étaient considérés comme des violences à ce moment-là ? Peut-être pas. Est-ce qu'on doit les exonérer complètement ? Je ne suis pas sûre non plus, parce que c'étaient en effet des rapports de pouvoir et de séduction qui étaient très pernicieux pour les femmes qui les ont subis. Chose certaine, je suis absolument en faveur des dénonciations d'abus auxquelles on assiste dans la foulée de #metoo. »

Parmi les choses qu'on reproche à Simone de Beauvoir, il y a aussi une pétition dans le journal Le Monde en 1977 qu'elle a signée avec Sartre. Publiée après un procès très médiatisé, la pétition réclame l'assouplissement des dispositions du code pénal concernant les relations sexuelles entre adultes et adolescents. 

« Ce que disait la pétition, c'est qu'il valait mieux parler de consentement que d'un âge minimum, note Chantal Maillé, professeure à l'Institut Simone de Beauvoir de l'Université Concordia. Sartre et Beauvoir ne sont pas les seuls à l'avoir signée. La pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto aussi ! Il y avait tout un pan de la société française qui était de ce côté-là, ça ne sortait pas de nulle part. » 

« À l'époque, il y a chez elle et Sartre une volonté de recréer une nouvelle morale en rupture avec la religion. En 1947, Beauvoir publie Pour une morale de l'ambiguïté. Je pense qu'il faut situer ses gestes à l'intérieur de cette démarche-là », ajoute la chercheuse.

Malaise chez les féministes ?

Y a-t-il un malaise chez les féministes à aborder ces questions-là ? « C'est une très bonne question, souligne Chantal Maillé. Je pense que #metoo nous force effectivement à faire une réflexion sur les personnalités que nous voulons honorer et celles que nous considérons comme ne correspondant plus aux standards d'aujourd'hui, à la morale actuelle. Or, même si on applique ces critères-là, ce que l'on sait de Simone de Beauvoir ne m'apparaît pas suffisant. Elle a peut-être transgressé les lois des établissements où elle enseignait - l'histoire autour de son renvoi n'est pas claire à 100 % -, mais on s'entend qu'un prof qui séduit des étudiants, c'est sériel. Il y a pas mal de personnes qui correspondent à ce profil-là. On n'est pas dans le même registre que l'agression sexuelle. »

Dans un billet de blogue incendiaire, Normand Lester allait jusqu'à se demander pourquoi l'Université Concordia ne renommait pas l'Institut Simone de Beauvoir. « On a remis en question le nom de l'Institut au début des années 90, reconnaît Chantal Maillé, mais pas du tout pour ces raisons-là. On considérait que Beauvoir était l'incarnation de la féministe universaliste blanche, et on se demandait si on ne reproduisait pas ce qu'on dénonçait. Elle n'incarnait pas un féminisme qui était dans l'air du temps. On a finalement conservé le nom pour rendre hommage aux fondatrices qui avaient obtenu l'autorisation d'utiliser ce nom de la plume même de Beauvoir. Elles ne nous l'auraient pas pardonné. Aujourd'hui c'est devenu notre signature, notre branding. »

« Moi, mon malaise vient surtout de qui en parle, affirme pour sa part Sandrine Ricci. Je veux bien discuter de la vie de Simone de Beauvoir, et personne n'a jamais dit qu'elle et Sartre étaient parfaits, mais je veux en parler avec des gens rigoureux. Je me méfie des agendas antiféministes cachés. »




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