Il y a 50 ans, le Parlement canadien adoptait une loi pour amorcer la décriminalisation de l’homosexualité au Canada. Hier, le gouvernement fédéral a lancé une pièce de monnaie commémorant cette date historique. Or, le geste ne fait pas l’unanimité au pays.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

La nouvelle pièce de 1 $ commémorant les 50 ans de la décriminalisation de l’homosexualité par le gouvernement canadien a été dévoilée hier. « C’est une occasion pour nous tous de réfléchir aux années de progrès en matière d’égalité dans la reconnaissance des droits pour les Canadiens LGBT et, surtout, de réfléchir au travail qui reste à faire », a indiqué le ministre des Finances, Bill Morneau, sur Twitter, à la suite du lancement officiel de la pièce par la Monnaie royale canadienne.

Deux visages entrelacés sont accompagnés du mot « Égalité » dans les deux langues officielles sur cette pièce. Le tirage des pièces qui viennent d’entrer en circulation est limité à 3 millions d’exemplaires. La Monnaie royale produit aussi 15 000 exemplaires d’une version commémorative de ce dollar, faite d’argent pur et affichant le motif en couleur.

« Depuis 50 ans, des Canadiens se sont battus pour avoir le droit d’aimer, de se marier, de fonder une famille et de vivre ouvertement, a affirmé le ministre Morneau dans le communiqué de presse. Cette pièce d’égalité reconnaît leurs triomphes et nous encourage tous à bâtir un Canada meilleur et plus inclusif. »

La monnaie de la discorde

Cependant, certains Canadiens y voient l’occasion de critiquer plutôt que de triompher.

Il y a une semaine, un groupe social conservateur a manifesté devant les bureaux de la Monnaie royale canadienne et présenté une pétition contre la pièce. Les critiques sont aussi venues du côté des militants LGBT. Un groupe d’historiens et d’universitaires canadiens a même formé le collectif Anti-69, contre les mythes qui entourent la réforme du Code criminel en 1969. Et des protestataires étaient présents lors du dévoilement de la pièce, hier à Toronto. 

PHOTO TIJANA MARTIN, LA PRESSE CANADIENNE

Des protestataires étaient présents lors du dévoilement de la pièce à Toronto. 

Selon leur porte-parole, Gary Kinsman, la nouvelle pièce commémorative perpétue des mythes sur le traitement des minorités sexuelles au pays. « Le progrès et l’égalité de nos communautés ne découlent pas des décisions du gouvernement fédéral, alors qu’un demi-siècle après la loi omnibus, les personnes LGBT font toujours face à des problèmes d’inégalité au Canada », a-t-il déclaré au journal torontois Xtra.

Tom Hooper, historien à l’Université York à Toronto, estime aussi que les réformes annoncées en 1969 ne marquent pas le sacre de l’égalité. « S’il y avait eu décriminalisation, il y aurait eu une baisse des arrestations, mais c’est le contraire qui s’est produit », a-t-il déploré à La Presse canadienne. Selon lui, la nouvelle monnaie contribue à de fausses croyances autour de la réforme du Code criminel de 1969. « Au bout du compte, cette pièce est estampée en métal et je ne peux rien y changer. Mais j’aurais préféré une commémoration de la première manifestation pour le droit des gais et lesbiennes sur la colline du Parlement à Ottawa en 1971. »

Une date importante

De son côté, le président de la Fondation Émergence, Patrick Desmarais, pense au contraire que ce geste constitue un « moment important » dans l’histoire canadienne, même s’il reste encore beaucoup à faire pour intégrer pleinement les groupes marginalisés au Canada et ailleurs. « Il ne faut pas négliger l’importance des symboles ni s’empêcher de célébrer ces anniversaires, a-t-il dit en entrevue avec La Presse. C’est une première étape vers l’acceptation à atteindre. Rappelons que l’homosexualité demeure pénalisée dans plus de 70 pays encore aujourd’hui. »

Selon M. Desmarais, sans la loi de 1969 pour modifier le Code criminel, il n’y aurait pas eu la loi du mariage civil entre conjoints de même sexe, en 2005, ni les autres chartes, réformes et normes légiférant contre la discrimination dans le milieu du travail, dans les Forces armées. Il donne aussi en exemple la Journée contre l’homophobie, lancée en 2003 par la Fondation Émergence. « On a choisi le 17 mai parce que c’est une date symbolique. L’homosexualité a été retirée de la liste des maladies mentales de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) le 17 mai 1990 », dit-il.

« Bien sûr, une loi ne change pas les mentalités du jour au lendemain. Mais ça sensibilise les gens et les autorités. Le Canada est cité en exemple partout dans le monde comme une société ouverte sur ce sujet-là », conclut le président de la Fondation Émergence.