Enfant anxieuse, adolescente paniquée, jeune professionnelle inassouvie, Valentine Thomas a surmonté ses peurs, ses difficultés et ses insatisfactions les unes après les autres pour devenir l’aventurière des mers qu’elle est aujourd’hui. Entrevue avec une chasseuse de bonheur qui est bien plus qu’une fille en bikini sur Instagram.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

La pêcheuse sous-marine raconte son histoire (et nous refile quelques recettes) dans le livre À contre-courant, lancé cette semaine. Née et élevée sur le Plateau Mont-Royal, avec des parents à cheval sur l’éducation de leurs deux filles, Valentine vient d’un milieu on ne peut plus « normal », ouaté même. Mais cela ne l’a pas empêchée d’être une enfant peureuse, toujours dans les jupes de sa mère.

« Jusqu’à mes 12 ans, je ne supportais pas que mes parents me laissent seule. Je paniquais dès que mon père allait à l’épicerie du coin plus de cinq minutes », peut-on lire dans À contre-courant. « La fois où les pompiers étaient venus à l’école primaire expliquer les mesures de sécurité en cas d’incendie, j’avais fait des cauchemars pendant un mois », nous racontait la jeune femme en entrevue, cette semaine.

À l’adolescence, les crises de panique ont commencé, accompagnées d’agoraphobie. Elle avait 18 ans, l’âge où, normalement, on sort avec ses amis, on va au cinéma avec son chum, on s’éclate dans les bars, etc. Mais Valentine, elle, était paralysée. Elle n’osait plus sortir de chez elle. Refusant la médication, elle s’est plutôt tournée vers la psychothérapie et vers une approche immersive – rendre l’inconfortable confortable, dit-elle dans son TEDx Talk –, à l’aide de ses amis et de sa famille. Petit à petit, elle a recommencé à sortir de la maison, à marcher jusqu’au dépanneur, jusqu’à l’épicerie, jusqu’au centre commercial, jusqu’au cinéma, bref, jusqu’au bout de la peur.

Elle pouvait alors reprendre le droit parcours tout tracé devant elle. Quelques années plus tard, Valentine avait un bel appartement près de Notting Hill, à Londres. Elle travaillait dans la finance, mangeait aux grandes tables, sac Prada au bras et chaussures Louboutin aux pieds. Elle passait ses vacances dans des villas d’Ibiza et de Mykonos. Elle ne doutait pas trop de son bonheur, jusqu’au jour où elle a découvert un autre univers… sous l’eau.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Valentine Thomas a quitté le monde de la finance pour celui des mers.

Il faut savoir que la jeune louve du London Stock Exchange n’était pas la sirène que l’on voit aujourd’hui sur Instagram. Elle avait peur de l’eau, même. À 13 ans, elle avait failli se noyer pendant des vacances familiales à Biarritz.

Dix ans plus tard, à l’invitation d’amis, elle se trouvait dans un bateau au large de l’île de l’Ascension, au beau milieu de l’Atlantique, entre l’Amérique du Sud et l’Afrique. Terrorisée, elle n’a pas moins trouvé le courage de plonger, de regarder sa peur en face, comme l’enfant anxieuse qu’elle était l’avait fait plusieurs fois dans le passé.

« Le calme. C’est ce que j’ai ressenti après avoir basculé pour la première fois, pieds par-dessus tête, dans l’azur de l’océan. »

Ce matin gris de 2011, elle a même attrapé son premier poisson.

Depuis, la chasseuse sous-marine a parcouru une partie de la planète avec son harpon, récoltant des records du monde, mais aussi la reconnaissance des communautés qu’elle a aidées en les nourrissant avec ses prises. « Je suis passée des villas d’Ibiza aux petits bâteaux de pêche d’Afrique », résume la jeune trentenaire.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS CARDINAL

À contre-courant – Récits et recettes d’une aventurière des mers

Engagée et ambitieuse

Valentine a de nombreuses convictions et elle les fait partager de plus en plus dans les conférences qu’elle donne au Texas, au Mexique, à Montréal (C2, en mai), en Norvège et ailleurs. Elle s’engage auprès d’organisations comme la WWF (Fonds mondial pour la nature) pour promouvoir la pêche durable. Elle lancera bientôt une collection de maillots de bain avec sa sœur Frédérique, qui a étudié la mode à Londres. Ils sont faits d’une matière élaborée à partir de plastique retiré des océans.

« Je suis à l’étape où j’essaie plein de choses pour voir ce qui marche et ce qui me plaît le plus. J’ai une nouvelle agente à L.A. qui veille à mes affaires et qui va m’aider avec la commandite. Mais dès que je gagne un peu d’argent, je le réinvestis dans mes projets », raconte celle qui a admis avoir dû emprunter 20 $ à son père pour prendre un taxi jusqu’au tournage de Tout le monde en parle, la semaine dernière.

« Il y a beaucoup de gens qui pensent que je ne suis qu’une bum qui vit sur la plage et mange du poisson, mais en réalité, je passe beaucoup d’heures devant l’ordinateur. Quand j’ai quitté mon emploi en finance et vendu presque toutes mes affaires, en 2016, j’ai évidemment eu une remise en question profonde. Puis j’ai réalisé que j’avais encore beaucoup d’ambition, que j’avais envie de monter mon entreprise et que le fait de travailler pour moi-même, sur quelque chose en quoi je crois profondément, ça fait toute la différence. »

Aujourd’hui, on peut difficilement monter sa « marque » sans avoir recours aux médias sociaux. Valentine a plus de 200 000 abonnés sur Instagram. Elle considère que c’est un mal nécessaire. « Au début, je trouvais ça vraiment difficile de me faire critiquer dans les médias sociaux. Aujourd’hui, je m’en fous un peu. Oui, j’ai parfois joué la carte de la fille en bikini. Ça m’a sans doute aidée à gagner un grand auditoire. Mais aujourd’hui, je commence à prendre une autre direction avec mes publications. Alors si tu t’abonnes sur Instagram pour mon cul, ok, mais tu vas quand même devoir subir mes posts sur les sacs de plastique et la pêche durable ! »

À contre-courant – Récits et recettes d’une aventurière des mers, de Valentine Thomas, aux Éditions Cardinal, 224 pages, 29,95 $