Le bonheur est rarement facile ou permanent. Qu’à cela ne tienne, cet état de grâce est à la portée de tous, malgré les épreuves de la vie, voire grâce à elles. La Presse rencontre chaque semaine quelqu’un qui semble l’avoir apprivoisé.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

Personne ne résiste au charme de Fernande Ouellet, un charme naturel teinté d’enthousiasme, de bienveillance et d’une détermination de fer. Ces jours-ci, l’éleveuse d’oies et de canards rayonne encore plus que d’habitude. Un projet qui lui tient particulièrement à cœur est en train de prendre forme. Et Fernande, elle carbure aux projets porteurs. Elle veut revitaliser les régions du Québec, un petit abattoir à la fois.

« Je n’ai jamais vécu sans cause, admet tout de go la copropriétaire de la ferme Rusé comme un canard. Ma première vie, c’était la photo. Alors j’étais engagée dans la cause de la propriété intellectuelle des photographes. Elle n’était pas reconnue à l’époque. Ça m’intéressait bien plus que la photo elle-même. »

Forte de son expérience d’agricultrice artisanale et de sa maîtrise en aménagement du territoire et développement régional à l’Université Laval, Fernande a décidé de mettre tous ses acquis en application avec la création du Petit Abattoir. Certes, ce n’est pas une affaire particulièrement sexy dans l’œil du public, mais c’est néanmoins un outil essentiel au développement d’élevages à échelle humaine.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

En plus d'être photographe, Fernande Ouellet a une expérience d’agricultrice artisanale et une maîtrise en aménagement du territoire et développement régional à l’Université Laval.

« Il y a un grand manque d’abattoirs au Québec et ça oblige le transport des animaux sur plusieurs centaines de kilomètres, ce qui est loin d’être idéal pour leur bien-être, explique Fernande. La mission du Petit Abattoir est d’offrir l’abattage de volailles aux productions à petite échelle, qui trouvent mal leur place dans les installations industrielles et automatisées. L’existence de plusieurs de ces petits abattoirs sur le territoire pourrait favoriser l’émergence d’une agriculture écologique, de proximité, qui donne un souffle nouveau aux différentes régions du Québec. »

En voilà un beau et noble chantier ! Venant elle-même d’une région particulièrement anémique dans le domaine, en Gaspésie, celle qui a fait un retour à la terre en 2010 voit ses aspirations profondes prendre forme. 

Quand j’étais plus jeune, je me disais que j’aurais trois vies : la photo, le développement rural et la politique. Et tout ça s’est produit, mais de manière parfaitement organique.

Fernande Ouellet

« À un moment donné, la photo n’avait plus de sens pour moi. Et la possibilité de nous établir à la campagne s’est présentée. On a commencé Rusé comme un canard, pour produire de la viande qu’on aurait envie de consommer nous-mêmes. Puis un jour, en regardant la télé, j’ai vu parler un étudiant. Sous son nom, c’était écrit “Programme de développement rural intégré de l’Université Laval”. Je suis retournée aux études et j’ai fait ma maîtrise à temps partiel ! Là, finalement, je suis dans la sphère politique. Mais je préfère faire “du” politique plutôt que “de la” politique. »

Éloge du petit

Fernande et son conjoint, Francis Laroche, sont partisans du « petit », même si la portion féminine de ce beau tandem a de grandes ambitions. « Chez Rusé comme un canard, on ne fournit pas, admet l’éleveuse. On a trois fois la demande. Mais on s’en tient à ce qu’on peut faire nous-mêmes. On n’a pas envie d’avoir des employés à la ferme et de perdre le contact avec les bêtes. Si on triple, éventuellement on va nous en demander plus encore. Et ce sera sans fin. »

Francis, aussi un ex-photographe devenu papa et éleveur de volatiles en même temps, est plus discret, mais loin d’être absent.

C’est mon garde-fou. Il me protège de moi-même. Mais il est aussi là pour me pousser quand j’ai des doutes ou des peurs. Des projets plus grands que soi, ça fait peur. La perspective d’un échec est angoissante parce que ça ne touche pas que soi. Ça peut toucher toute une communauté. Ça peut aussi créer un précédent et mettre à mort un beau projet de société.

Fernande Ouellet

Qu’à cela ne tienne, Fernande fonce. « Moi, mon moteur, c’est les possibles. On me dit souvent que je suis pleine d’enthousiasme. Eh oui, c’est vrai, parce que j’ai toujours les yeux rivés sur ce qu’il est possible de faire dans une vie, dans une communauté. Cela dit, il faut être prudent avec les possibles. Ce n’est pas parce que c’est possible que ça t’est dû. Et si un projet ne fonctionne pas, il ne faut surtout pas se décourager. Il y a plein d’autres possibles ailleurs ! »

C’est sûr qu’avec une attitude aussi positive, avec cette manière de ne jamais avoir peur de se retrousser les manches et ce refus de se retrouver devant le néant, le bonheur semble plus accessible.

« Quand il m’arrive quelque chose de merveilleux, je regarde vers le haut et je dis merci. Je suis pleine de reconnaissance. Quand ça va mal, je regarde ce qu’il y a devant moi. J’essaie des choses, j’occupe mon esprit, j’agis plutôt que de laisser l’angoisse prendre le dessus. Et c’est comme un cercle vertueux, on dirait. Se prendre en main, ça génère de nouveaux possibles. De nouveaux possibles, ça permet de se prendre en main… »

Le Petit Abattoir en est à l’étape du financement. Une campagne de sociofinancement est en cours, sur laruchequebec.com. Des soupers-bénéfice de haut vol suivront. La cause mobilise un grand nombre de chefs québécois, de défenseurs d’une agriculture saine et humaine, de consommateurs conscientisés, etc. Fernande a quelques détracteurs, mais elle a surtout des supporters qui croient, eux aussi, à ses possibles.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Questionnaire du bonheur

Une des clés de ton bonheur

« Je pense qu’il y a des moments dans la vie où c’est bon d’être capable de dissocier sa tête de son cœur. Des fois, il faut prendre ses émotions, les mettre dans un pot Mason et se dire que ce pot-là, on va l’ouvrir plus tard, parce qu’il ne sert pas en ce moment. Et d’autres fois, il faut mettre sa tête de côté et écouter son cœur. »

Une routine de bien-être

« Quand on me demande c’est quoi mon workout, je réponds : “I work outside !”, lance l’éleveuse en s’esclaffant. Cela dit, j’ai vraiment besoin d’équilibre. Oui, le travail manuel, dehors, mais aussi, je lis énormément, je fais beaucoup de recherche sur plein de sujets, politique, culture, science, etc. J’ai besoin de nourrir mon esprit. »

Un exercice pour atteindre le calme

« Je suis incapable de me relaxer. Je ne médite pas. Mais je me souviens d’un matin, très tôt, où j’étais au volant de ma voiture. [Le moine bouddhiste] Matthieu Ricard était à la radio et il expliquait une technique de méditation. Il fallait penser à quelqu’un pour qui on éprouve un amour inconditionnel – j’ai tout de suite pensé à mes deux fils – et maintenir ce sentiment le plus longtemps possible. C’était un exercice intéressant. Sinon, ça m’arrive de m’ennuyer du fleuve, le long duquel j’ai grandi. Alors je visualise la longue ligne plate du fleuve. Je pourrais regarder le fleuve pendant des heures. C’est contemplatif, mais ce n’est pas tout à fait de la méditation. J’agis… intérieurement. »

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