Le Studio Ernest-Cormier a fait couler beaucoup d’encre quand le gouvernement québécois l’a vendu au plus offrant en 2016. Et son nouveau propriétaire est seulement sur le point, des années plus tard, de se voir confirmer le droit d’y habiter avec ses enfants. Visite d’un lieu exceptionnel… qui n’a pas encore révélé tous ses secrets.

Simon Chabot Simon Chabot
La Presse

« Il y a quelque chose de mythique à habiter cet endroit, avec ce grand espace ouvert aux plafonds hauts de six mètres, raconte Luc Lachapelle, assis à la table immense qui trône au milieu du studio qu’il a acheté il y a bientôt cinq ans. Avec les enfants, on vit vraiment ensemble ici, un peu comme si l’on était dans un navire. Il y a une certaine proximité… »

Construit à partir de 1921 par Ernest Cormier, l’un des plus célèbres architectes du pays à qui l’on doit notamment le pavillon principal de l’Université de Montréal et l’édifice de la Cour suprême à Ottawa, le bâtiment de la rue Saint-Urbain, dans le quartier Milton-Parc, ne ressemble à aucun autre, avec sa haute verrière en façade, ses escaliers abrupts et étroits ainsi que sa cuisine grande comme un mouchoir de poche.

Sa conception empreinte de modernisme est inspirée des ateliers que l’architecte a fréquentés en Europe, à Paris particulièrement, où il a étudié et travaillé de 1908 à 1918. L’architecture montréalaise — avec le parement de briques rouges, notamment — a aussi influencé Cormier, qui a bien sûr apporté sa touche personnelle, ici dans un haut-relief, là dans des fenêtres en hémicycle.

À l’intérieur, on trouve tout ce qu’il faut pour vivre, même un garage et une chambre noire… mais pas vraiment de chambres où installer des lits. Les trois occupants partagent donc un espace ouvert que Cormier appelait la bibliothèque au troisième et dernier palier, ajouté en 1929.

« Ça arrive qu’on se tape sur les nerfs », reconnaît Florence Lachapelle, 19 ans, à propos de cette étroite cohabitation. Avec son frère Vincent, 18 ans, elle passe une semaine sur deux dans la demeure atypique de son père. « Mais c’est un bel endroit convivial, poursuit-elle. Avant la pandémie, on se retrouvait souvent ici avec les amis du cégep du Vieux Montréal [où elle termine une formation en arts]. Il y a les couleurs, l’espace, la lumière… ça fait vraiment une différence pour les travaux artistiques. »

Le grand espace de travail est la pièce de résistance du studio. On y entre directement par la rue et la verrière y laisse passer un flot de lumière constant. Dès son arrivée, un visiteur se sent ici dans un endroit particulier. En plus de faire des aquarelles et du dessin, Ernest Cormier a fait de la photo dans ce studio, notamment avec ses compagnes de toujours, les sœurs Perron : Cécile et Clorinthe (qu’il finira par épouser en 1976).

  • Luc Lachapelle, propriétaire du Studio Ernest-Cormier, en compagnie de ses enfants, Vincent et Florence

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

    Luc Lachapelle, propriétaire du Studio Ernest-Cormier, en compagnie de ses enfants, Vincent et Florence

  • Étroit et abrupt, l’escalier qui mène au deuxième palier est tout à fait hors standards. Le garde-corps sert de rampe.

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

    Étroit et abrupt, l’escalier qui mène au deuxième palier est tout à fait hors standards. Le garde-corps sert de rampe.

  • Sur la gauche, on aperçoit une table de bois conçue par l’architecte Ernest Cormier. Les trois petites portes blanches au centre font partie des éléments qui sont protégés par la Loi sur le patrimoine culturel.

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

    Sur la gauche, on aperçoit une table de bois conçue par l’architecte Ernest Cormier. Les trois petites portes blanches au centre font partie des éléments qui sont protégés par la Loi sur le patrimoine culturel.

  • L’immeuble est doté d’ouvertures de formes variées, dont les fenêtres en hémicycle du troisième palier.

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

    L’immeuble est doté d’ouvertures de formes variées, dont les fenêtres en hémicycle du troisième palier.

  • La façade du bâtiment, qui donne sur la rue Saint-Urbain. Un jardin a été aménagé devant le Studio au milieu des années 20. Nul ne semble savoir pourquoi ni quand il a été rasé.

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

    La façade du bâtiment, qui donne sur la rue Saint-Urbain. Un jardin a été aménagé devant le Studio au milieu des années 20. Nul ne semble savoir pourquoi ni quand il a été rasé.

  • PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

1/6
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Qualifié par certains d’atelier-villa, le studio était aussi un lieu de loisir, où l’architecte a tenu de nombreuses fêtes. Dans un document de travail réalisé pour le compte du ministère de la Culture en mars 1993, on lit même que « le Studio Cormier était pour les Européens qui visitaient Montréal (comme [le compositeur russe Igor] Stravinsky, par exemple), un détour obligé et prestigieux de cette ville ».

Professeure adjointe à l’École d’architecture McEwen de l’Université Laurentienne de Subdury, Aliki Economides a soutenu en 2015 une thèse sur Ernest Cormier à l’Université Harvard et cosigné avec Paul Carvalho le film Une tour sur la montagne, qui porte sur le travail de l’architecte. Le Studio a une grande valeur patrimoniale à ses yeux parce que c’est un rare « bâtiment conçu d’abord comme un atelier d’artiste » et parce que l’architecte y a accueilli une élite artistique qui voulait faire de Montréal une ville plus ouverte sur le monde. « Cormier y a notamment reçu les collaborateurs de la revue polémiste Le Nigog », rappelle Aliki Economides. Cette revue littéraire s’imposait « à la fois comme un vaste programme esthétique et un violent manifeste visant les adeptes du régionalisme », selon la description qu’en fait Lux Éditeur, qui en a réimprimé les 12 numéros en 2003.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Luc Lachapelle dit vouloir préserver l’esprit des lieux. Il a d’ailleurs organisé une demi-douzaine d’expositions dans le studio depuis qu’il l’a acquis.

Je veux que l’usage soit le même qu’à l’époque de Cormier. C’est un lieu de vie et de partage.

Luc Lachapelle, propriétaire du Studio Ernest-Cormier

Une vente controversée

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Au moment de sa vente par Québec, le Studio Ernest-Cormier servait d’atelier et de résidence pour des artistes étrangers en séjour à Montréal. À l’époque, des architectes et des défenseurs du patrimoine ont dénoncé publiquement sa privatisation. La Société pour la sauvegarde du Studio Ernest-Cormier, qui a compté sur l’appui de personnalités comme Phyllis Lambert, Nathalie Bondil, François Girard, Gilles Saucier ou Michel Dallaire, a même tenté d’acquérir l’immeuble pour la somme de 1 $. L’objectif de la Société, présidée par la designer Mélissa Pilon, était de favoriser l’accès au studio aux créateurs en y implantant un centre de recherche, de création et de diffusion culturelles.

Or, malgré ces interventions, la Société québécoise des infrastructures (une société d’État qui gère le parc immobilier du gouvernement) a plutôt accepté l’offre de Luc Lachapelle, qui a misé 954 000 $.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Je suis devenu amoureux de ce lieu après y avoir visité une expo en 1996. Quand j’ai vu qu’il était à vendre, j’ai été surpris.

Luc Lachapelle

« C’est un lieu très atypique. Regardez l’escalier qui monte à la cuisine, il est vraiment formidable, mais absolument hors standards. Aussi, on dort à l’étage, mais il n’y a pas d’issue de secours, explique l’actuel propriétaire. Il a fallu en improviser une dans une fenêtre avec une corde à nœuds. C’est un défi de vivre ici. Pour en faire un lieu public, ou même pour continuer à l’utiliser, le gouvernement aurait probablement dû revoir la sécurité des lieux. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Avant que la vente par appel d’offres soit finalisée, le ministère de la Culture et des Communications a tout de même pris soin de classer le bâtiment patrimonial, ainsi qu’une partie de son aménagement intérieur (dont les escaliers et la chambre noire), ce qui semble convenir à Luc Lachapelle. « Il y a du monde qui tripe à refaire des maisons, pas moi, explique-t-il. Je ne peux rien changer ici, pas même une poignée de porte, sans d’abord demander la permission. » Il faut aussi obtenir une autorisation pour l’entretien, comme ç’a été le cas pour colmater la fuite d’eau dans la verrière. Ou pour réparer les pièces de bois endommagées de la pergola sur la façade…

« Heureusement, à Québec comme à la Ville de Montréal, j’ai fait connaissance avec des gens compétents qui aiment ce bâtiment, et qui comprennent ce que c’est d’en prendre soin », se réjouit Luc Lachapelle, saluant au passage les changements annoncés récemment à la Loi sur le patrimoine culturel qui devraient notamment accélérer le traitement des demandes d’autorisation des propriétaires de biens classés.

Une nouvelle attendue

Plus tôt cette semaine, Luc Lachapelle a aussi reçu une excellente nouvelle : les élus de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal ont approuvé la signature d’une entente pour mettre fin à une poursuite qui visait à l’empêcher d’habiter le Studio Ernest-Cormier.

Dès notre arrivée, l’arrondissement nous a demandé de déménager. Le bâtiment est zoné institutionnel. Or, nous l’avons convaincu que c’était une erreur. Sa conception et son usage dans le temps le prouvent : c’est un lieu résidentiel.

Luc Lachapelle

Le sort du bâtiment semble donc scellé de longues années après sa vente. Déçue, Mélissa Pilon, de la Société pour la sauvegarde du Studio Ernest-Cormier, garde néanmoins espoir d’en faire, un jour, un lieu culturel. « Selon moi, le changement de zonage, c’est un pas en arrière, dit-elle. Notre projet de centre de recherche et de diffusion reste le meilleur pour préserver la vocation du Studio, comme l’entendait Ernest Cormier lui-même. Je vais continuer de suivre le dossier. »
Pour d’autres, la controverse semble terminée. Certes, la vente d’une propriété patrimoniale publique à un particulier « désole » toujours Héritage Montréal, un groupe bien connu de défense du patrimoine. « Ce n’est pas comme si l’on avait des actifs patrimoniaux à la tonne, dit Taïka Baillargeon, directrice adjointe aux politiques de l’organisme. Mais bon, c’est une petite maison, qui n’était pas a priori ouverte au public. Et le propriétaire actuel a même fait des visites… »

PHOTO TIRÉE DU FONDS ERNEST CORMIER, DU CENTRE CANADIEN D’ARCHITECTURE

Le jardin du Studio Ernest-Cormier

PHOTO TIRÉE DU FONDS ERNEST CORMIER, DU CENTRE CANADIEN D’ARCHITECTURE

Le jardin du Studio Ernest-Cormier

« Mieux vaut un propriétaire privé qui veut s’en occuper qu’un propriétaire public qui va le laisser à l’abandon, ajoute Aliki Economides. Luc Lachapelle a bien montré qu’il était respectueux du patrimoine, et même passionné par le Studio. »

Le jardin secret

Maintenant que le différend avec la Ville est pratiquement réglé, Luc Lachapelle aimerait bien être en mesure de redonner vie au secret du Studio Ernest-Cormier : son jardin disparu.

Avec son bassin dans l’axe de la verrière, ses sculptures signées Henri Hébert (dont l’une est conservée au Musée des beaux-arts de Montréal), sa haute palissade et sa végétation foisonnante, le jardin aménagé en 1923-1924 est indissociable du bâtiment, selon une étude du ministère de la Culture consacrée à sa reconstruction. « Le Studio lui-même sans le jardin resterait incomplet », conclut le document.

Nul ne semble savoir pourquoi ni quand il a été rasé. « J’ai fait venir un géoradar pour savoir s’il restait des vestiges du jardin sous la terre, dit Luc Lachapelle. Mais on n’a rien vu. »

Bien sûr, pour recréer le jardin, il faudra obtenir des autorisations, à Québec comme à Montréal. Et faire des recherches complexes pour trouver les bons matériaux, sans parler des sommes importantes qui pourraient y passer. « Mais ce serait vraiment un legs incroyable de pouvoir le refaire à l’original », affirme Luc Lachapelle qui, malgré les embûches, se dit très heureux d’habiter ce lieu incomparable, qui laisse très peu de gens indifférents. « Il arrive que des passants, des étudiants en architecture, par exemple, cognent à ma porte pour jeter un œil à l’intérieur, relate-t-il. Chaque fois, je peux voir combien ils sont impressionnés. C’est un endroit magique. »

Célébrer Ernest Cormier

PHOTO TIRÉE DU FONDS ERNEST CORMIER, DU CENTRE CANADIEN D’ARCHITECTURE

Ernest Cormier, vers 1920

Beaucoup de gens aimeraient que les archives d’Ernest Cormier soient mises en valeur et montrées au public. Le bâtiment de l’École des Beaux-Arts de Montréal, dessiné par Jean-Omer Marchand et Ernest Cormier, actuellement vacant, pourrait sans doute s’y prêter. L’immeuble de style beaux-arts date de 1922 et est le voisin immédiat du Studio Ernest-Cormier. Il est assez vaste pour accueillir aussi le projet de lieu de création défendu par la Société pour la sauvegarde du Studio Ernest-Cormier et même des artistes étrangers de passage. « Si l’on se demande quel lieu utiliser pour développer de nouveaux projets culturels, je pense que l’École des Beaux-Arts, ça pourrait être un meilleur coup que le Studio Ernest-Cormier », croit Taïka Baillargeon, d’Héritage Montréal.