Tout ça pour ça. C’était la manchette du Charlie Hebdo, début septembre, lorsque le magazine martyr a republié les caricatures du prophète Mahomet.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Tout ça. Tous ces morts, ce sang, ces larmes.

Pour ça. Pour des dessins. De vulgaires dessins.

« Nous ne renoncerons jamais », avait prévenu le magazine, alors que s’ouvrait le procès de l’attentat qui a décimé sa rédaction, en janvier 2015.

Depuis la sortie de ce numéro, deux Français ont été grièvement blessés dans une attaque au couteau près des anciens bureaux de Charlie Hebdo.

Un enseignant a été décapité à la sortie de son école. Il avait montré les caricatures à ses élèves dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression.

Jeudi, un homme et deux femmes ont été massacrés à l’intérieur de la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption de Nice.

Tout ça pour ça. Encore.

Et la spirale meurtrière risque de ne pas s’arrêter là. Le plan Vigipirate a été porté jeudi au niveau « urgence attentat ».

Selon Libération, les services de renseignements français ont noté un « net regain de virulence dans la propagande terroriste depuis la republication » des caricatures.

Dimanche encore, l’agence Thabat, proche d’Al-Qaïda, invitait les djihadistes à trouver des façons originales de tuer des Français. L’arme blanche et le camion-bélier figuraient parmi les méthodes à considérer.

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On regarde avec horreur le pays des Lumières replonger dans l’engrenage du terrorisme islamiste et, inévitablement, une question vient à l’esprit.

C’est une question qui tue, une question qui fâche : sachant mieux que quiconque que des fous d’Allah étaient prêts à tuer pour des dessins, Charlie Hebdo aurait-il dû s’abstenir de republier ces foutues caricatures ?

Fallait-il au contraire les publier à n’importe quel prix, au nom de la liberté d’expression ?

Je ne prétends pas avoir la réponse à cette question complexe et douloureuse. Je sais que le simple fait de l’entendre poser, c’est déjà choquant pour bien des gens.

Pour ceux qui considèrent la laïcité comme une religion d’État en France. Et pour qui le blasphème, c’est se demander s’il vaut la peine de mourir pour elle.

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Sans surprise, Justin Trudeau n’est pas de ceux-là. Aux yeux du premier ministre, publier les caricatures équivaut à « crier au feu dans un cinéma bondé ».

La liberté d’expression, a-t-il déclaré vendredi, n’est pas sans limites. Il faut « agir avec respect pour les autres et chercher à ne pas blesser de façon arbitraire ou inutile ».

Bref, Trudeau n’est à l’évidence pas Charlie.

C’est le cas de le dire, il appuie très mollement la France dans son combat pour la liberté d’expression – un combat qu’Emmanuel Macron juge non négociable.

Là-bas, les caricatures de Mahomet sont brandies comme les étendards de cette liberté menacée. On revendique, avec raison, le droit au blasphème.

Renoncer à ce droit serait, pour bien des Français, céder au terrorisme islamiste. Ce serait, ni plus ni moins, se soumettre à la volonté des extrémistes religieux.

De ce point de vue, les appels au calme de Justin Trudeau sont perçus, au mieux, comme une tentative d’apaisement. Au pire, comme une lamentable abdication.

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Au Danemark, le quotidien Jyllands-Posten a été le premier à publier les caricatures de Mahomet, en septembre 2005. Depuis, il a toujours refusé de les republier.

Pas que le journal soit contre la liberté d’expression. Dans l’absolu, il n’aurait aucun mal à publier les dessins du Prophète, aussi choquants soient-ils pour des millions de croyants musulmans à travers le monde.

Mais voilà, personne ne vit dans l’absolu. Le Jyllands-Posten ne peut faire abstraction de la portée funeste que risque d’avoir la republication de ces caricatures.

Il fait face à ce terrible dilemme, résumé dans Libération par Flemming Rose, le journaliste danois qui a signé le texte accompagnant les caricatures : « Personne ne doit risquer sa vie pour un dessin, mais que faire quand, en face, il y a des gens qui sont prêts à tuer pour ce dessin ? »

À cette question, il faut se méfier de ceux qui offrent une réponse trop simple.

Éducation à la citoyenneté

Vincent Ouellette, enseignant à l’école Henri-Bourassa de Montréal-Nord, aurait consacré un cours aux attentats de Charlie Hebdo, lors duquel il aurait cru bon demander à tous ses élèves musulmans de… s’excuser.

Selon une douzaine de témoignages d’anciens élèves publiés sur l’internet, ce prof aurait commis bien d’autres horreurs en classe. Des saluts nazis. Des doigts d’honneur. Des blagues grossières sur les Noirs, les Arabes et les homosexuels.

Cela aurait duré des années.

Dans un cours d’histoire et – tenez-vous bien – d’éducation à la citoyenneté.

Les anciens élèves ont diffusé leurs témoignages par écrit et dans une vidéo mise en ligne sur l’internet en désespoir de cause, cette semaine, après avoir porté plainte à de multiples reprises au fil des ans, soutiennent-ils.

Personne, semble-t-il, ne les a écoutés.

Il aura fallu que Vincent Ouellette soit filmé à répéter plusieurs fois le « mot commençant par n » et à traiter le président de la Ligue des Noirs de « cave » pour que l’école le suspende et déclenche une enquête.

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Vincent Ouellette ne répond pas aux demandes d’interview. Samedi dernier, il a fait parvenir un courriel à La Presse, dans lequel il présentait ses excuses, mais seulement pour les propos récemment enregistrés.

Il s’en veut, écrit-il, d’avoir « donné des munitions à ceux et celles qui veulent brimer la liberté d’expression dans l’enseignement public ».

Cette même liberté d’expression derrière laquelle il semble s’être longtemps réfugié pour humilier ses élèves.

Ça n’a rien à voir avec la liberté d’expression. Rien à voir, non plus, avec ce qui s’est passé dans la classe de Verushka Lieutenant-Duval, à l’Université d’Ottawa.

Voilà une femme qui s’est toujours fait un devoir de présenter ses cours dans une perspective humaniste et inclusive. On ne lui a reproché qu’une chose : avoir prononcé le « mot commençant par n » dans le but d’expliquer un concept.

Pour ça, elle a été soumise à la vindicte populaire. Et l’Université d’Ottawa n’a rien fait pour la défendre.

Dans le cas de Vincent Ouellette, c’est tout le contraire. Voilà un homme qui aurait dénigré ses élèves pendant des années, en toute impunité, dans l’apparente indifférence de ses supérieurs et de ses collègues.

Dernière question, à l’école, au syndicat, au centre de services scolaire : comment cela est-il possible ?