Le monde du théâtre se réunit à L'Express jusqu'à tard dans la nuit depuis des décennies. Le lundi 16 mars, c'est Grégory Girard qui y était maître d'hôtel pour le dernier service avant un confinement qui s’annonçait comme un petit congé forcé de 15 jours. Le copropriétaire Mario Broissoit, lui, était même déjà en vacances à ce moment-là. Si seulement ils avaient su…

Simon Chabot Simon Chabot
La Presse

« On l’a appris le jour même que ce serait notre dernière soirée », se souvient Grégory Girard, maître d’hôtel à L’Express, rue Saint-Denis, à Montréal, qui célèbre cette année ses 40 ans d’existence. « À ce moment-là, on sentait une certaine fébrilité depuis à peu près une semaine. Déjà, le gouvernement nous avait demandé, comme à tous les restaurants, de réduire notre capacité d’accueil à 50 % et de cesser de vendre de l’alcool dès 23 h. Nous avions commencé quelques jours plus tôt à désinfecter les menus, à prendre quelques précautions, mais sans plus.

« Nous avons fait un tout petit service, à peine 65 couverts. Normalement, nous sommes sept ou huit sur le plancher, mais ce soir-là, nous étions seulement trois. Depuis le samedi, les gens étaient nettement moins nombreux à venir nous voir. Et certains clients semblaient très préoccupés par la situation. »

« À minuit, nous nous sommes quittés sans vraiment nous dire au revoir. Je me souviens avoir écrit dans mon rapport quotidien : “Prenez soin de vous, on se revoit dans une quinzaine de jours.” Nous nous attendions à ce que tout revienne à la normale ensuite. Finalement, la salle a été fermée pendant trois mois. »

Et depuis ?

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Mario Brossoit, copropriétaire de L’Express

« Une semaine après la fermeture de la salle, L’Express a commencé à faire traiteur », raconte le copropriétaire du restaurant, Mario Brossoit, qui était en vacances depuis quelques jours quand le Québec a été mis sur pause.

C’était important pour nous de garder la lumière allumée, de conserver le lien avec nos clients. Nous offrons toujours des plats à emporter, mais le volume des ventes ne nous permettrait pas de continuer à le faire sans subventions.

Mario Brossoit

« Nous avons pu rouvrir notre salle le 21 juin. D’abord, avec très peu de places assises, ajoute-t-il. C’était un peu triste. Heureusement, en installant des panneaux de plexiglas, nous avons pu accueillir assez de clients pour que L’Express retrouve son ambiance. Ici, ça commence à être le fun quand il y a 70 personnes dans la salle. À la fin de l’été, nous roulions à 70 % de notre capacité, en toute sécurité, mais nous avons dû de nouveau arrêter le service le 1er octobre. »

« La deuxième dernière soirée a été plus émotive, enchaîne Grégory Girard, qui est encore à ce jour au chômage. Cette fois, nous savions ce qui nous attendait. Beaucoup de nos clients réguliers sont d’ailleurs venus nous saluer, des acteurs aussi. »

« Le lien entre le monde du spectacle et L’Express est fort depuis l’ouverture en 1980, explique Mario Brossoit. Ma sœur Colette, elle-même actrice, ne trouvait pas ça normal qu’une ville comme Montréal n’ait pas de lieu pour accueillir ceux qui souhaitaient prendre une bouchée dans un vrai restaurant en fin de soirée. Avec son conjoint, Pierre Villeneuve, ils voyaient L’Express comme un service public, un endroit où les acteurs pouvaient côtoyer les spectateurs et les machinistes pour manger des plats luxueux ou abordables après la représentation. Un endroit ouvert à tout le monde, jusqu’à 3 h, sept jours sur sept.

« En 2020, pour la première fois, nous n’avons pas pu prendre notre photo de famille annuelle, se désole le copropriétaire au milieu de certaines de ces photos accrochées dans la salle à manger. Nos 40 ans, j’espère que nous aurons au moins la chance de les célébrer avec nos clients plus tard cette année ! »

Les propos de nos interviewés ont été édités et condensés.