Le mouvement Cuisines solidaires lancé par la Tablée des chefs, qui espère donner à terme plus de 1,6 million de repas à travers le réseau des Banques alimentaires du Québec, ne fait pas cavalier seul. Un peu partout au Québec, chefs et restaurateurs se sont donné pour mission de nourrir ceux qui en ont le plus besoin pendant la pandémie.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

On pense d’emblée aux gens dans le besoin, qui ont perdu leur emploi et qui sont dans une situation financière précaire. Il y a également tous les travailleurs de la santé, et ceux de première ligne, qui accumulent les quarts de travail et ont souvent bien peu de temps pour avaler une bouchée.

Depuis quelques semaines, un mouvement sans précédent est né dans les cuisines de Montréal et de la province. Les cuisiniers se remettent aux fourneaux pour concocter de petits plats qu’ils offriront, de bon cœur, à ceux qui en ont le plus besoin. Et ce, alors que le milieu de la restauration est durement touché par la crise. Pourquoi cet élan de générosité ?

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU FIORELLINO

Les 100 pizzas se sont vite transformées en 200 pizzas que le restaurant Fiorellino a données, fin mars.

« Je crois que pour le comprendre, il suffit de penser au mot “hospitality”, en anglais, qui définit le travail qu’on fait. Notre métier, c’est d’accueillir les gens, de les servir, de les rendre heureux. Pour moi, impossible de rester à la maison à ne rien faire ! », lance Massimo Lecas, copropriétaire des restaurants Fiorellino.

À sa succursale située sur De la Gauchetière, dans le centre-ville de Montréal, il a déjà préparé et donné 2000 repas à des travailleurs de première ligne des hôpitaux. Les employés de l’Hôpital général juif, du site Glen, de Sainte-Justine ont pu se régaler des pizzas et pâtes du restaurant italien.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU FIORELLINO

Le restaurant a lancé un site web, Feeding the Frontline, où il amasse les dons de clients et d’amis.

Tout a commencé à la fin mars. Le restaurant était fermé depuis deux semaines et M. Lecas et ses partenaires ont eu l’idée d’offrir 100 pizzas au personnel hospitalier. Une façon de cesser de se tourner les pouces et de vider les frigos des denrées périssables.

Rapidement, les 100 pizzas sont devenues 200. Diffusée sur les réseaux sociaux, l’initiative a suscité un torrent de messages de soutien.

Tout le monde voulait nous aider, offrir des dons. Ça a vraiment fait boule de neige.

Massimo Lecas, copropriétaire des restaurants Fiorellino

Il a récolté jusqu’à maintenant près de 15 000 $ en dons de clients fidèles, d’amis et d’entreprises, et a même lancé un site web, Feeding the Frontline, pour faciliter les opérations.

Nourrir et faire plaisir

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU PARK

Le chef Antonio Park s’est donné comme mission de nourrir les travailleurs de première ligne.

Il n’est pas le seul. Une rapide recension nous a permis de trouver des dizaines de restaurants et chefs qui ont lancé des initiatives partout au Québec. Parmi eux, le chef Antonio Park qui s’est donné la mission, dès la réouverture de son restaurant, il y a cinq semaines, de donner 500 repas par mois aux travailleurs de première ligne.

Un objectif qu’il a rapidement dépassé, alors qu’il est déjà à plus de 1000 repas gracieusement offerts. « Ce n’est pas une période facile, mais je suis content d’être dans la cuisine », explique-t-il.

Pour moi, c’était essentiel de faire ma part, de mettre un peu de positif dans cette crise. J’ai tout de suite pensé à dire merci aux médecins, aux infirmières, de sauver des vies, de travailler tous les jours sur la ligne de front.

Le chef Antonio Park

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU PARK

Des travailleurs comblés !

C’est grâce, notamment, aux dons de producteurs avec qui il travaille étroitement et au coup de pouce de relations — comme l’homme d’affaires Andrew Lufy, propriétaire du groupe Dynamite qui l’aide à effectuer les livraisons, ou encore Frank Narsici des Aliments Frank & Dino — qu’il réussit à le faire. En plus du personnel hospitalier, il a fait livrer ses réputés sushis à des pompiers, des policiers, de même qu’aux travailleurs d’épicerie et de banque de son quartier, à Westmount.

Dans les Laurentides

PHOTO FOURNIE PAR CHEFS À LA RESCOUSSE

Trois cuisines d’établissements de la région cuisinent jour après jour des plats à distribuer aux 450 familles dans le besoin de la région.

Le chef Sébastien Houle, connu pour son restaurant Seb l’Artisan culinaire, à Mont-Tremblant, a lancé, fin mars, Chefs à la rescousse pour venir en aide aux 450 familles dans le besoin dans le Grand Mont-Tremblant et à Sainte-Agathe.

Alors qu’il était à Cuba avec sa famille au début du confinement, le niveau d’anxiété s’est mis à grimper dangereusement. « Dans la vie en général, mon attitude c’est qu’il faut se concentrer sur les choses qu’on peut contrôler, donc c’est ce que j’ai fait. Tout de suite, j’ai eu l’élan de vouloir aider ma communauté, les gens dans le besoin. Le but premier d’un chef, d’un cuisinier, pourquoi on fait ce métier, c’est pour faire plaisir. »

PHOTO FOURNIE PAR CHEFS À LA RESCOUSSE

En tout, c’est 2000 repas par semaine qui ont été servis depuis que Chefs à la rescousse a ouvert ses fourneaux, il y a quatre semaines.

2000

Nombre de repas par semaine servis par Chefs à la rescousse depuis 4 semaines

Il a fait appel à son amie Dominique Laverdure, de l’agence Rouge Marketing, située à Tremblant, et en un temps record de 10 jours, ils ont formé une nouvelle entreprise avec d’autres entrepreneurs de la région qui ont répondu présents. En utilisant le réseau de distribution de Centraide et en lançant une collecte de fonds sur GoFundMe, ils ont pu rapidement se lancer.

« Des villes, des villégiateurs venus faire le confinement dans la région, des entrepreneurs nous ont donné des sous. 100 % de cet argent est transformé en nourriture et plats pour faire du prêt-à-manger dans trois cuisines de restaurants de la région », souligne-t-il, la sienne et celles du Râtelier et de la Pizzatéria.

PHOTO FOURNIE PAR CHEFS À LA RESCOUSSE

Le chef Sébastien Houle a lancé Chefs à la rescousse, dans la région des Laurentides.

C’est vraiment inspirant, tous les gens ont mis leur ego de côté et ont vraiment embarqué dans le projet. Il aura fallu une grosse crise pour nous rassembler.

Sébastien Houle, chef propriétaire de Seb l’Artisan culinaire

Le projet, planifié pour 10 semaines, en est à sa quatrième. Idéalement, le chef espère que l’initiative pourra perdurer au-delà de la crise. « On regarde pour fonder un OBNL, ce qu’on n’a pas pu faire, faute de temps. La structure qu’on a développée pourrait être transposée à d’autres petites villes », croit-il.

Ne pas oublier les jeunes

Ils ne sont peut-être pas les premiers qui viennent en tête, mais les jeunes placés dans des centres jeunesse de la province sont particulièrement affectés par la crise. C’est « pour qu’ils ne soient pas oubliés » que le couple derrière le restaurant La Fabrique, Stéphanie Labelle et Jean-Baptiste Marchand, ainsi que son nouvel associé et sous-chef Florian Vieira, ont décidé de collaborer en allant porter, chaque vendredi, des plats à des jeunes placés sous la protection de la DPJ dans les centres jeunesse de l’île.

  • Jean-Baptiste Marchand et Stéphanie Labelle, de La Fabrique, ont décidé de nourrir de bons petits plats les jeunes placés en centre jeunesse.

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    Jean-Baptiste Marchand et Stéphanie Labelle, de La Fabrique, ont décidé de nourrir de bons petits plats les jeunes placés en centre jeunesse.

  • Chaque vendredi depuis deux semaines, les restaurateurs vont porter de la nourriture à un centre jeunesse de l’île.

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    Chaque vendredi depuis deux semaines, les restaurateurs vont porter de la nourriture à un centre jeunesse de l’île.

  • Les jeunes peuvent témoigner leur appréciation à l’aide d’un dessin et de quelques mots.

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    Les jeunes peuvent témoigner leur appréciation à l’aide d’un dessin et de quelques mots.

  • Pour le couple derrière le bistro La Fabrique, il était important que ces jeunes ne soient pas oubliés.

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    Pour le couple derrière le bistro La Fabrique, il était important que ces jeunes ne soient pas oubliés.

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Voilà déjà deux semaines qu’ils sont à l’œuvre et ils comptent continuer au moins trois autres encore à nourrir des jeunes avec un menu « pas trop expérimental », mais délicieux. Des exemples : potage de légumes racines, pâtes carbonara, tarte aux pommes et barbe à papa, un gros succès !

La mère du chef a été adoptée — et le couple lui-même a entamé un processus d’adoption au Québec par banque mixte. Les deux sont donc particulièrement sensibles à la question.

Ces jeunes-là sont en confinement comme nous, ils vivent de l’angoisse, ne mangent plus ensemble à la cafétéria. C’est vraiment dur pour eux qui ont besoin de beaucoup de stabilité. Et la plupart n’ont jamais mangé dans un resto de leur vie !

Stéphanie Labelle, copropriétaire du restaurant La Fabrique

Dès le début de la crise, le chef a voulu faire du bénévolat pour aider les autres. Grâce aux dons de clients généreux, ils ont pu lancer leur projet. « C’est vrai qu’on est une des industries les plus touchées. De voir qu’on a envie d’aider notre prochain, ça émeut les gens, ils veulent nous encourager, remarque le chef. Pour moi, susciter la reconnaissance, c’est le meilleur des cadeaux. Oui, ça nous coûte, mais la rétribution d’un sourire, des jeunes qui t’écrivent pour te dire que c’était délicieux… C’est magnifique ! »

> Consultez le site web de la Tablée des chefs

> Consultez le site web de Feedind the Frontline (en anglais)

> Consultez le site web du restaurant Park

> Consultez le site web de La Fabrique

> Consultez le site web de Chefs à la rescousse

Des initiatives inspirantes

Partout au Québec, les chefs et restaurants font preuve d’une grande générosité. Quelques exemples.

  • Lancée par le chef Jean-François Archambault de La Tablée des chefs, le mouvement Cuisines solidaires bénéficie d’un soutien sans précédent d’une centaine de partenaires. Plusieurs établissements mettent la main à la pâte pour produire des plats qui sont redistribués aux gens dans le besoin, dont les cuisines de l’ITHQ, sur la photo, mais aussi celles du Fairmont Reine Elizabeth et du Château Frontenac.

    PHOTO FOURNIE PAR L’ITHQ

    Lancée par le chef Jean-François Archambault de La Tablée des chefs, le mouvement Cuisines solidaires bénéficie d’un soutien sans précédent d’une centaine de partenaires. Plusieurs établissements mettent la main à la pâte pour produire des plats qui sont redistribués aux gens dans le besoin, dont les cuisines de l’ITHQ, sur la photo, mais aussi celles du Fairmont Reine Elizabeth et du Château Frontenac.

  • La région de Charlevoix est très peu affectée par la pandémie, mais les restaurants, comme partout ailleurs, sont fermés et une partie de la population est touchée financièrement. Présidée par le chef des Faux-Bergers, Sylvain Dervieux, la Table agrotouristique de Charlevoix a lancé un projet avec la banque alimentaire du coin afin d’aider à transformer les produits reçus en plats gourmets grâce à leur créativité et leur savoir-faire. Sur la photo, les Faux-Bergers font fumer des filets de truite.

    PHOTO FOURNIE PAR SYLVAIN DERVIEUX

    La région de Charlevoix est très peu affectée par la pandémie, mais les restaurants, comme partout ailleurs, sont fermés et une partie de la population est touchée financièrement. Présidée par le chef des Faux-Bergers, Sylvain Dervieux, la Table agrotouristique de Charlevoix a lancé un projet avec la banque alimentaire du coin afin d’aider à transformer les produits reçus en plats gourmets grâce à leur créativité et leur savoir-faire. Sur la photo, les Faux-Bergers font fumer des filets de truite.

  • Patrice Demers de Patrice Pâtissier met aussi la main à la pâte pour le projet Cuisines solidaires en offrant ses biscuits à l’avoine. Cette semaine, il en a cuisiné 500 avec son équipe !

    PHOTO FOURNIE PAR PATRICE PÂTISSIER

    Patrice Demers de Patrice Pâtissier met aussi la main à la pâte pour le projet Cuisines solidaires en offrant ses biscuits à l’avoine. Cette semaine, il en a cuisiné 500 avec son équipe !

  • Au DIX30, le Portovino a préparé et livré, à ses frais, 250 repas individuels chauds aux travailleurs de la santé de l’hôpital Saint-Justine, la semaine dernière. Une vingtaine de plats ont aussi été généreusement donnés aux centres COVID-19 des hôpitaux Charles-LeMoyne et Royal Victoria.

    PHOTO FOURNIE PAR LE PORTOVINO DIX30

    Au DIX30, le Portovino a préparé et livré, à ses frais, 250 repas individuels chauds aux travailleurs de la santé de l’hôpital Saint-Justine, la semaine dernière. Une vingtaine de plats ont aussi été généreusement donnés aux centres COVID-19 des hôpitaux Charles-LeMoyne et Royal Victoria.

  • Au Quai No4 et au Huis Clos, deux restaurants appartenant aux mêmes propriétaires, ce qui n’a pas été vendu est donné à différents organismes de la région, comme à la Maison Jacques Ferron, à la mi-avril.

    PHOTO FOURNIE PAR LE HUIS CLOS

    Au Quai No4 et au Huis Clos, deux restaurants appartenant aux mêmes propriétaires, ce qui n’a pas été vendu est donné à différents organismes de la région, comme à la Maison Jacques Ferron, à la mi-avril.

  • Pour chaque petit plat pour emporter « TV Dinner » acheté en ligne, Le renard et la chouette, à Québec, en remet un à La Bouchée Généreuse, un organisme qui aide à nourrir les plus démunis de la région.

    PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU RESTAURANT LE RENARD

    Pour chaque petit plat pour emporter « TV Dinner » acheté en ligne, Le renard et la chouette, à Québec, en remet un à La Bouchée Généreuse, un organisme qui aide à nourrir les plus démunis de la région.

  • Le Petit Dep s’est donné comme mission de livrer des sacs gourmands afin « de mettre un peu de soleil dans les journées des équipes de soignants du Québec » et d’encourager les producteurs locaux du même coup. Des sacs ont été livrés dans des centres d’hébergement de la grande région métropolitaine et une collecte GoFundMe a été lancée.

    PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU PETIT DEP

    Le Petit Dep s’est donné comme mission de livrer des sacs gourmands afin « de mettre un peu de soleil dans les journées des équipes de soignants du Québec » et d’encourager les producteurs locaux du même coup. Des sacs ont été livrés dans des centres d’hébergement de la grande région métropolitaine et une collecte GoFundMe a été lancée.

  • Le groupe Lucille’s a décidé de redonner à la communauté en nourrissant les travailleurs des services essentiels. Sa collecte de fonds GoFundMe a déjà amassé plus de 36 000 $, ce qui a permis au restaurant de donner jusqu’à maintenant plus de 2500 repas, soit quelque 200 repas par jour qui sont préparés dans les cuisines de l’établissement de Laval. Des employés d’hôpitaux comme le Jewish General, le Royal Victoria, le CHUM et l’Institut de cardiologie ont reçu des petits plats.

    PHOTO FOURNIE PAR LE LUCILLE'S LAVAL

    Le groupe Lucille’s a décidé de redonner à la communauté en nourrissant les travailleurs des services essentiels. Sa collecte de fonds GoFundMe a déjà amassé plus de 36 000 $, ce qui a permis au restaurant de donner jusqu’à maintenant plus de 2500 repas, soit quelque 200 repas par jour qui sont préparés dans les cuisines de l’établissement de Laval. Des employés d’hôpitaux comme le Jewish General, le Royal Victoria, le CHUM et l’Institut de cardiologie ont reçu des petits plats.

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Cuisines solidaires, c’est…

• 500 tonnes d’aliments offerts par l’industrie

• Plus de 100 chefs mobilisés avec leurs brigades

• Déjà 297 000 plats livrés

• 175 000 $ de dons du grand public amassés