(Londres) En 129 ans d’existence, le pub The French House, à Londres, a traversé deux guerres mondiales et bien des crises. Comme nombre d’établissements de ce type, indissociables du mode de vie britannique, il se bat pour sa survie en pleine pandémie.

David HARDING
Agence France-Presse

Avec son drapeau français flottant sur sa façade, ce pub du quartier de Soho, où selon la légende le général de Gaulle aurait écrit son appel du 18-juin a lancé une collecte de fonds en ligne. Il espère amasser ainsi 80 000 livres sterling (138 000 $) pour couvrir ses coûts malgré un chiffre d’affaires nul, et avait réuni plus de 50 000 livres (86 000 $) lundi.

« Nous avons dû faire ça, car nous n’avions pas assez de réserves », explique à l’AFP Lesley Lewis, la propriétaire depuis trois décennies. À sa connaissance, la seule fois dans le passé où le pub a dû fermer ses portes était après un bombardement pendant la Seconde Guerre mondiale, « pendant une journée ».

La pandémie a poussé le Royaume-Uni, deuxième pays le plus endeuillé au monde, à décréter des mesures sans précédent pour freiner la propagation du nouveau coronavirus. Le premier ministre Boris Johnson a ordonné le 20 mars la fermeture, entre autres lieux publics, des pubs. Leur réouverture n’est pas prévue avant au mieux juillet.

« Nous retirons au peuple libre du Royaume-Uni son droit ancestral et inaliénable d’aller au pub », a-t-il gravement déclaré.

Pour les historiens, c’est la première fois depuis l’épidémie de peste de 1665, voire de toute l’histoire britannique, que tous les pubs ferment.

Chômage et stocks jetés

Pendant la dernière guerre, « les pubs ont parfois fermé en raison de pénuries de bière », explique l’historien Paul Jennings. Mais dans l’ensemble, ils sont restés ouverts, car considérés comme « bons pour le moral » de la population.

Les 50 000 pubs du Royaume-Uni, qui emploient un demi-million de personnes, traversaient déjà une période difficile avant l’apparition du nouveau coronavirus.

Selon la British Beer and Pub Association, de nombreux propriétaires ont souffert ces dernières années de la hausse des taxes sur la bière, de l’interdiction de fumer dans leurs salles ou encore des suites de la récession mondiale de 2008-2009.

Privés de rentrées, les établissements peinent à payer les loyers et les impôts locaux. Ils ont dû jeter une partie de leurs stocks périssables. Pour survivre, ils ont le plus souvent mis leur personnel en chômage partiel et déposé des demandes pour bénéficier des programmes d’aides aux petites entreprises décidés dans l’urgence par le gouvernement.

« L’effet est clairement dévastateur pour le secteur », résume Tom Stainer, directeur de la fédération professionnelle Camra. « Il serait naïf de penser que tous les pubs vont survivre ».

Habitués « impatients »

Le Hearsall Inn, à Coventry, dans le centre de l’Angleterre, revendique « la meilleure pinte de Guinness des environs ». Pour l’un de ses propriétaires, Daniel Scott, la crise est sans précédent depuis que sa famille a commencé à tenir ce pub il y a 22 ans.

Mais il reste confiant en l’avenir : « Nous avons des habitués formidables, qui sont impatients de revenir ».

Plus au sud, dans le village de Bursledon près de Southampton, Rakesh Modha est pressé de reprendre le chemin du Linden Tree, où il se rend d’habitude quatre fois par semaine et aide à organiser le jeu-questionnaire hebdomadaire, tradition immuable de ce genre d’établissements.

« Il y a comme un vide dans ma vie », raconte ce comptable à qui manquent « les interactions avec les amis » au pub.

Avec le déconfinement très progressif qui s’esquisse au Royaume-Uni, le secteur espère pouvoir rouvrir au moins partiellement. Le gouvernement a prévenu que cela ne serait possible qu’au plus tôt en juillet, si la situation sanitaire s’est améliorée d’ici là.

Les pubs ressembleront probablement peu à leur version d’avant le confinement. À Coventry, Daniel Scott évoque de possibles écrans de protection séparant clients et employés derrière le bar, et du personnel à l’entrée pour limiter le nombre de visiteurs.

Pour l’historien Paul Jennings, ces établissements resteront malgré tout au centre de la vie britannique : « Le pub est clairement là pour longtemps ».