Cet été, Contexte invite ses lecteurs à des tête-à-tête qui provoquent la réflexion. Chaque semaine, l’un de nos chroniqueurs anime une discussion entre deux personnalités québécoises afin d’échanger autour des moments fondateurs de leur vie. Chantal Guy discute ici de succès, d’inspiration, d’identité et d’humanité avec les auteurs India Desjardins et Michel Jean.

Publié le 31 juillet
Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Ils arrivent au parc La Fontaine, elle en taxi, lui en scooter. Ce sont un peu des retrouvailles pour India Desjardins et Michel Jean, qui se sont connus dans les nombreux salons du livre qu’ils fréquentent depuis des lustres. Et ce que je trouve mignon est que Michel traite India comme un mentor, alors qu’elle est plus jeune que lui. « Je te regardais agir et tu étais pour moi un modèle », lui lance-t-il. Ce qui fait rougir India, touchée par le compliment. « On s’est rencontrés au Salon du livre du Saguenay, qui était mon premier salon. J’arrivais de la télé en plus, alors on me regardait d’une drôle de façon. Il y avait toute une communauté d’auteurs et tranquillement, les gens t’acceptent et t’invitent à leurs affaires. Tu es la première qui est venue me parler ! »

Pour India Desjardins, c’était une façon de « donner au suivant ». « J’étais très timide quand j’ai commencé, explique-t-elle. Dans mon cas, c’est Tristan Demers et Patrick Senécal qui m’ont intégrée au début, alors quand je voyais de nouveaux auteurs, je faisais la même chose. Je trouvais que tu ressemblais à l’acteur Jeff Goldblum dans le temps ! »

Ces deux-là ont beaucoup plus en commun qu’on peut l’imaginer. Ils commencent la conversation en parlant de leurs chiens, qu’ils adorent. India a un bouvier bernois, et Michel, qui avait trois chiens d’eau portugais, n’en a plus qu’un, car il vient malheureusement de perdre deux compagnons canins de son trio. « Je n’arrive pas encore à en parler », dit-il, visiblement ébranlé. Et nous voilà deux à vouloir le consoler…

Le succès est une construction

India et Michel sont deux écrivains extrêmement populaires, mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, il leur a fallu du temps avant de connaître le succès avec leurs livres. « Il y en a beaucoup qui pensent que la série Le journal d’Aurélie Laflamme a été un succès instantané et que tout de suite, il y avait des files à mon kiosque. Mais ça s’est bâti. Je me rappelle, j’étais debout à côté du kiosque, je donnais des signets, je disais bonjour aux gens… »

« Tu travaillais pour construire ça », souligne Michel Jean. « J’étais allée voir une psy parce que je suis gênée et anxieuse dans la vie, confie India. Un salon du livre n’est pas nécessairement mon élément naturel. Elle m’avait suggéré de sourire, de parler aux gens. Un public, ça se bâtit. En tout cas, je me rappelle tout le temps mes débuts, et que tout ça peut être éphémère. Je ne tiens jamais rien pour acquis. »

Quand Michel Jean affirme qu’India est un modèle pour lui, c’est notamment parce qu’il a vu comment elle était capable de créer un lien avec les gens. « Je regardais le respect qu’elle avait de tout le monde. Nous autres, les petits, on regarde, c’est normal ! »

India Desjardins ne se doutait pas qu’elle pouvait avoir cette influence. « Dans le fond, ça me vient du fait que, quand j’étais plus jeune et que je tripais sur quelqu’un, si la personne n’était pas fine avec moi, ça me faisait tellement de peine. J’étais maladroite dans ma façon d’aborder les vedettes que j’aimais. Alors j’ai beaucoup d’indulgence face aux gens qui m’abordent, parce que je sais que parfois, ça peut être maladroit. Ce n’est pas quelque chose que j’ai fait pour ma carrière, c’est quelque chose que j’ai fait naturellement. »

C’est pour ça que les gens t’apprécient, aussi. Tu ne joues pas de rôle, tu n’es pas phoney. J’en vois, des auteurs jeunesse que je trouve phoney. Toi, tu es la même personne tout le temps, c’est ça que les gens aiment.

Michel Jean

Je leur fais remarquer que ce sont deux écrivains qui font vraiment ce que l’on appelle le « service après-vente ». Michel Jean et India Desjardins ne disent jamais non aux lecteurs et lectrices, peut-être parce qu’ils ont changé leur vie. Des milliers de jeunes ont lu Le journal d’Aurélie Laflamme dans plusieurs pays, et c’est la même chose pour Michel Jean, qui est invité partout depuis que son roman Kukum a gagné le prix France-Québec et est devenu un best-seller. Ce qui fait peut-être des jaloux.

« L’éditeur Rodney Saint-Éloi m’a raconté qu’un jour, les gens faisaient des blagues en lui demandant s’il était tanné qu’on parle toujours de moi, dit Michel. Il m’a dit : “Avec le succès de Michel Jean, j’ai vendu 10 000 exemplaires de plus de Shuni de Naomi Fontaine, alors je l’aime bien, Michel Jean !” » Cela confirme, pour India Desjardins, que la culture populaire a une fonction. « Ça peut amener vers autre chose. Je pense que toutes les formes de littérature peuvent se côtoyer et s’enrichir les unes les autres, et que tout le monde a sa place dans ce petit écosystème. »

Premiers pas

Depuis toujours, ils savaient qu’ils voulaient écrire et cela les a menés tous les deux au journalisme. Mais très tôt, India Desjardins a quitté le métier pour se consacrer presque exclusivement à l’écriture de romans jeunesse, avec le bonheur que l’on sait. L’un des grands tournants de sa vie, même si elle juge sévèrement son premier roman, Les aventures d’India Jones. Néanmoins, le journalisme a fait un retour dans son travail puisqu’elle vient de créer l’excellente émission balado Tomber – Michel Brûlé, offerte sur OHdio, ce qui lui a demandé un an de recherche. Elle estime cependant que le regard que les gens portaient sur elle a changé depuis la publication de son essai Mister Big ou la glorification des amours toxiques, l’an dernier.

« J’ai senti un changement de perception, mais pas chez les gens qui me lisent depuis longtemps, note-t-elle. C’est la suite logique. C’est sûr qu’avant, si j’avais voulu débattre de ce sujet, je me serais sentie insécure, parce que je n’aurais pas eu les bons outils. Là, j’ai plus confiance. J’ai plus de recul, mais je vais toujours garder mes doutes et essayer quelque chose. Des tournants, il va y en avoir d’autres. Mon balado en est un. Les gens ne savent jamais où je vais et moi non plus ! »

Michel Jean n’a jamais voulu quitter le journalisme pour se consacrer à l’écriture tout simplement parce qu’il adore son métier. Au début de sa carrière, le journalisme prenait tout l’espace, car il était difficile de faire sa place à l’époque pour les gens de sa génération, rappelle-t-il. C’est pourquoi aussi il ne mentionnait pas ses origines autochtones. Deux moments charnières sont arrivés dans sa vie. Lorsqu’un soir, alors qu’il travaillait à l’émission Le Point, il s’est rendu compte qu’il n’avait pas encore écrit de livre, comme il en rêvait plus jeune. C’est ainsi qu’il a écrit son premier ouvrage, Envoyé spécial, en 2008. L’autre moment important est survenu lorsque la cousine de sa mère lui a dit, aux funérailles de sa grand-mère, qu’il portait en lui son héritage innu, même s’il avait grandi en dehors de la communauté de Mashteuiatsh.

« Ça a changé beaucoup de choses pour moi, indépendamment de mes livres. Depuis que j’étais jeune, je tendais la main vers ça, mais ma famille a vécu le racisme. Ce n’était pas facile d’être la seule famille autochtone d’Alma, dans les années où ma mère a grandi. Le réflexe était de dire que nous n’étions pas autochtones, qu’il ne fallait pas se faire remarquer. En tout cas, ça m’a ouvert une porte. Après, j’ai écrit sur ces questions-là parce que j’en avais envie. Quand j’ai écrit Atuk en 2012, les questions autochtones n’étaient pas à la mode. Il fallait garder sa job de jour ! »

Honorer la littérature d’ici

Bien sûr, l’immense intérêt qu’a suscité Kukum est un autre tournant de sa carrière. « Même mon père l’a lu ! », s’exclame India. Michel Jean ne cache pas que cela a changé sa vie, et qu’il a même l’impression parfois d’avoir sorti plusieurs livres en même temps, puisque les lecteurs se sont ensuite tournés vers ses autres romans après Kukum. Il croit aussi qu’il a bénéficié d’un contexte particulier, lorsqu’on a commencé à vouloir mieux comprendre les enjeux autochtones après la mort de Joyce Echaquan. Mais India Desjardins le contredit. « Ne t’enlève pas le crédit. C’est ton histoire. C’est un livre écrit avec ton cœur, dans un style accessible. Il y a plusieurs facteurs, ça n’a pas rapport avec le contexte. À la limite, cela aurait pu faire l’effet inverse. Comme à tes débuts, qui prouvent que ce n’est pas parce que tu es à la télévision que tu vas vendre des livres. »

« C’est même un handicap », croit Michel Jean.

« La mode est d’aller chercher telle vedette pour écrire un livre, renchérit India. Mais ce n’est jamais ça qui va faire le succès d’un livre. C’est l’histoire, ce que les gens vont vouloir aller chercher chez toi, et je trouve que tu révèles ça. Finalement, quand tu as connecté avec toi-même et tes racines, c’est là que les gens ont décidé de te découvrir, et ils ont aimé ça. »

On comprend mieux, à voir India souligner avec aplomb les qualités de Michel, pourquoi il est admiratif de l’écrivaine. Ces deux-là ont cette capacité d’admiration et ce souci de tendre la main vers l’autre. D’ailleurs, la conversation se termine sur notre incapacité collective à honorer nos écrivains dans la toponymie du Québec. « À Sorel, ce qu’on appelait le pont neuf a été appelé le pont Maurice-Martel, un obscur député, note Michel. Le pont Germaine-Guèvremont, peut-être ? »

Michel Jean milite pour qu’il y ait un boulevard Gabrielle-Roy à Montréal, en reconnaissant qu’il fait une fixation sur l’auteure de Bonheur d’occasion, tandis qu’India Desjardins est complètement fascinée par Laure Conan, et aimerait qu’on agisse comme à Londres, où la littérature anglaise est célébrée dans l’espace public. À bien y penser, ces deux-là feraient d’excellents ambassadeurs pour que la littérature d’ici soit visible partout. Parce qu’ils sont des écrivains généreux.