Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, des artistes nous présentent, à tour de rôle, leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à Chrystine Brouillet.

Publié le 31 juillet
Chrystine Brouillet Écrivaine

« Petit chat ». En m’adressant ainsi au jeune félin chez qui j’habite, j’entends Anne Hébert prononcer ces mots avec une tendresse particulière, je la revois flattant son beau matou tigré, lui interdisant de sortir, ayant dû demander aux pompiers parisiens d’aller le cueillir sur la plus haute branche d’un grand platane.

C’est un privilège d’avoir partagé l’amour des chats avec cette auteure que je vénérais, que j’imitais en décidant de vivre à Paris et qui m’a témoigné tant de bienveillance à chacune de nos rencontres. Anne Hébert, en me permettant de m’approcher de sa lumière, m’insufflait cette détermination nécessaire pour écrire et tenter de vivre de ma plume.

Mon premier polar est paru il y a 40 ans. Soixante et quelques romans plus tard, je sais que je n’y serais pas arrivée sans toutes ces femmes qui m’ont guidée, encouragée, fascinée, étonnée, sans ces créatrices qui m’ont offert leur vision de l’univers, évoquant les luttes comme les émerveillements, donnant la parole aux princesses comme aux damnés de la terre, inventant des vastitudes et des mères qui relèvent la tête, écrivant la solitude et l’entraide, la fragilité de la vie, la dignité des humbles, l’épouvante de celles dont on a abusé, l’enchantement d’une classe d’enfants et toutes ces passions qui nous transpercent, nous galvanisent, nous broient et nous transfigurent.

Kim Yaroshevskaya, en dotant Fanfreluche du pouvoir de changer la trajectoire des contes, m’a appris la fantaisie, l’importance de lire une histoire sous tous ses angles et le droit à la réinvention. La libraire portugaise de mon enfance qui m’a suggéré de découvrir Athéna, Pénélope, Zeus, Ulysse, Freya ou Isis m’a donné les clés des mythes fondateurs et sœur Thérèse, bibliothécaire au collège Notre-Dame-de-Bellevue, a nourri mon enthousiasme pour Zola et Maupassant, Colette, Hugo, Sand et Flaubert en m’autorisant à emprunter les livres réservés aux « grandes ». La jeune universitaire que je fus brièvement a béni l’Institut canadien où Toilettes pour femmes m’attendait, tout près du Carnet d’or de Doris Lessing et de l’iconoclaste Erica Jong, de l’incontournable Deuxième sexe, de l’envoûtante Isabel Allende et de Marie-Claire Blais.

Marie-Claire qui fut l’incarnation même de l’empathie, de la bonté, de la générosité et de la détermination à poursuivre sa voie, à écouter ses voix. Aurais-je regardé le monde de la même manière si je n’avais pas lu Soifs, si je n’avais pas tremblé pour Petites cendres ou la capture ?

Et aurais-je pu inventer Maud Graham si la grande Patricia Highsmith n’avait pas créé tant d’inspirants malaises avec ses criminels aussi crédibles, si Ruth Rendell n’avait pas démontré la nocivité de l’exclusion avec L’analphabète ?

Aurais-je cru qu’une ville pouvait devenir aussi un personnage si je n’avais pas suivi Brunetti dans les dédales de Venise, si je n’avais pas arpenté la Grande-Allée avec Flora Fontanges, épié les atypiques enquêteurs de Fred Vargas à Paris ?

Aurais-je compris le mot sororité sans l’infinie délicatesse de Louise Dupré, le mot immigration sans l’ouverture d’esprit d’Abla Farhoud qui a peint avec tant de véracité les destins fragiles et chaotiques ?

Que saurais-je du déracinement, du sens terrible d’un régime totalitaire sans Agota Kristof ? Est-ce que j’aurais su alimenter une saine colère dans mes romans sans la rage de Virginie Despentes, les cris d’alarme de Martine Delvaux ou la lucidité d’Annie Ernaux ? Est-ce que je pourrais mesurer tout le chemin parcouru vers l’émancipation sans l’acuité de Louise Desjardins ? Et la richesse de l’imaginaire innu sans Joséphine Bacon ? Aurais-je vu avec le même intérêt les femmes qui ont jalonné l’histoire du Québec sans Micheline Lachance et sa Julie Papineau ?

Est-ce que je m’interrogerais avec une sérénité nouvelle sur ce que je serai et ferai dans quelques années sans la Monique si audacieuse de Michèle Plomer ? Sans l’essai sur la vieillesse de Laure Adler ? Est-ce que j’éprouverais une légitime inquiétude face à notre richesse nationale si je n’avais pas vu J’aime Hydro ?

Et est-ce que je serais persuadée qu’aucun sujet n’est tabou sans l’extraordinaire volonté de Janette Bertrand d’échapper à la noirceur, aux secrets délétères en dénonçant les silences coupables d’une certaine société ?

Je dois tout à ces écrivaines qui ont su dire tant de vérités, qui ont cru que la poésie métamorphose le monde, qui ont exploré les méandres de l’âme humaine tant à Saint-Henri qu’en ces contrées lointaines où vivent des servantes écarlates qui sont cruellement d’actualité aujourd’hui, nous mettant en garde contre tout relâchement de notre vigilance…

Ma gratitude est pour toujours acquise à ces femmes qui disent encore et toujours l’immense pouvoir des mots.

Et je souris à l’avenir en songeant que les petites filles d’aujourd’hui comblées par la Doudou de Claudia Larochelle et fans d’Élise Gravel ne verront pas leur avenir limité par des codes roses ou bleus ; elles écriront avec audace, sèmeront la magie et donneront toute leur place à l’équité et à la justice en nous faisant rêver d’une société nouvelle. J’espère être là pour les lire…