Pour l’historien du corps et du vêtement, la rencontre avec le maillot de bain est à la fois déroutante et précieuse.

Publié le 19 juin

Consacrer un livre à quelques centimètres carrés de tissu peut sembler futile, synonyme de vacances intellectuelles aux yeux du chercheur peu habitué à examiner les choses de la frivolité. Mais ce maillot qui cache le minimum et dévoile le maximum mérite bien sa place au rang des objets académiques. Parfumée au monoï, décriée par les plus prudes, adulée par les victimes de la mode, cette minuscule pièce du dressing estival n’est plus un parent pauvre de la recherche. Le maillot de bain témoigne de la manière dont la peau a été rendue publique. Il dit aussi comment le corps féminin est apprécié et déprécié. À l’origine du maillot se situe le corps.

Maillot et sociétés

[…] L’histoire du maillot de bain est celle de la peau rendue publique, du dévoilement du corps moderne. C’est l’histoire de la façon dont la chair et le tissu se sont unis pour servir le sport, le sexe et la culture. C’est aussi l’histoire des interdits, décidés par des hommes, touchant le corps féminin, donc une partie de l’histoire du patriarcat. N’omettons pas l’histoire du capitalisme en lien avec le corps devenu objet de consommation et le développement des fibres technologiques. Enfin, c’est l’histoire d’une prise de pouvoir dont les forces s’équilibrent dans une chorégraphie jouant de dissimulation et de divulgation de morceaux de peau. Voilà donc le maillot de bain, ridicule, minuscule, capable de se sortir des sables mouvants de la civilisation et de ses mécontentements. Un héros des temps modernes.

En 1940, le journaliste américain Foster Rhea Dulles, spécialiste des relations politiques et culturelles, exprime de la meilleure façon qui soit ce que signifie socialement l’acceptation du maillot de bain :

« Le maillot de bain moderne […] symbolisait le nouveau statut des femmes encore plus que les jupes courtes et les cheveux au carré de l’ère du jazz ou la carrure athlétique des adeptes du tennis et du golf. C’était la preuve ultime de l’affirmation réussie de leur droit de jouir du loisir qu’elles voulaient, en s’habillant en accord avec les exigences du sport plutôt que selon le tabou d’une pudeur dépassée, et d’en jouir en association libre et naturelle avec les hommes. »

Des limites ont été assignées au rôle des femmes dans de nombreuses sociétés, notamment l’interdiction de se baigner par les défenseurs autoproclamés de la décence. La baignade est l’acte d’immerger tout ou partie du corps dans l’eau à des fins purificatrices, thérapeutiques, récréatives ou religieuses. On la distingue de la nage, qui consiste en l’autopropulsion du corps dans l’eau. Lorsque cela devient un sport, on parle plutôt de natation.

Signe des passions

Le maillot est devenu au fil du temps le symbole évident d’une mode mondialisée. Ses différentes formes s’adaptent aux cultures économiques, religieuses, esthétiques, sexuelles et technologiques. La fantaisie et le désir sont liés à l’existence du maillot. C’est une des raisons pour lesquelles il suscite la passion. Éros veille. Cupidon n’est pas loin. Porté par les Miss comme par les candidats à la présidence, le maillot a intégré toutes les sphères de la vie publique. À chaque époque sa forme ; à chaque avancée sociale, son recul du nombre de centimètres. Le fantasme des beautés du bain est devenu un élément permanent du paysage. Le 4 juillet, vous pourrez célébrer la fête de l’indépendance américaine en portant votre patriotisme sur votre mini maillot triangle. Depuis plus de cent ans, les maillots de bain sont le principal moyen utilisé pour déshabiller les femmes. Les fabricants ont saisi l’opportunité et déterminé les lignes de bataille entre la chair et le tissu. Ils décident de ce qui doit être exposé ou dissimulé. L’exhibition et la tendance à l’hypersexualisation posent évidemment la question de la perfection corporelle. La silhouette est encore assaillie de critiques, avant d’être assiégée d’implants et autres piqûres de botox.

[…] Le maillot de bain est peut-être, dans l’histoire, le vêtement ayant été le plus accusé de futilité, d’impudeur, de frivolité. Mais les conséquences de son avènement sont profondes : il a bouleversé le corps humain, habituellement glorifié dans des drapés, décoré, recouvert d’artifices, car la vérité biologique des formes, de la peau d’orange, du ventre qui pointe son nez, du poil aussi, s’expose enfin. Que faire de ce corps obstinément difforme ? Il a fallu le contraindre, le normer, le mesurer précisément. Le maillot donne des informations corporelles immédiates. Il ne transforme pas la nature. Il montre que la perfection n’existe pas. Il souligne les faiblesses. La métamorphose du corps au bain est aussi l’histoire du corps féminin : ses victoires et ses défaites, ses rêves, ses mythes sociaux et ses tabous, les retours de bâton.

Le maillot de bain est un support pour projeter les fantasmes et les tendances populaires, mais il est aussi un marqueur des mouvements sociaux. Dénigré pour son caractère peu couvrant, le maillot de bain l’est aussi pour l’excitation qu’il suscite et l’intelligence corporelle qu’il oblige à adopter selon les contextes. Mais surtout, il est synonyme de libertés rudement acquises, notamment celle du bonheur de se laisser caresser par les rayons du soleil.

Qui est Audrey Millet ?

Ancienne styliste, docteure en histoire et chercheuse à l’Université d’Oslo, Audrey Millet est spécialiste de l’histoire de l’habillement. Elle est notamment l’autrice de Fabriquer le désir (Belin, 2020) et du Livre noir de la mode (Les Pérégrines, 2021).

Les dessous du maillot de bain – Une autre histoire du corps

Les dessous du maillot de bain – Une autre histoire du corps

Éditions Les Pérégrines

270 pages