Inspiré par la pandémie, l’auteur propose une réflexion sur la mort, sur la distance entre les mots et les choses, entre le corps et l’esprit, entre les morts et les vivants, entre le passé et le présent, distance qui au fil des ans est devenue un fossé, pour ne pas dire une fosse commune.

Publié le 15 mai

J’ai vécu les années de la pandémie comme tout le monde : dans le brouillard. J’ai eu l’impression d’une perte de contrôle presque totale. Un mal invisible se répandait comme une traînée de poudre et parvenait à muter à chaque fois qu’on pensait l’avoir maîtrisé : un peu plus et on aurait pu croire que le virus se moquait de nous. Plus que jamais, nous ne savions pas où nous allions, sans compter que l’histoire, de variant en variant et de vague en vague, avait une fâcheuse tendance à se répéter, comme si elle était prise d’une crise de bégaiement. À chaque fois tout était à recommencer. C’était quelque chose comme la matérialisation de l’absurde tel que Camus l’avait raconté : nous étions des Sisyphe, condamnés à pousser notre pierre jusqu’au sommet de la montagne pour la voir redescendre aussitôt.

Une chose m’a semblé claire, dès le début de cette histoire : la crise révélait des failles profondes non seulement dans notre manière de gérer la santé et la maladie, mais dans notre rapport à la vieillesse et à la mort. Pendant un moment, j’ai eu l’impression que nous nous mentions, que nous ne voulions pas voir les choses telles qu’elles étaient. Je ne suis pas sûr que les dirigeants eux-mêmes aient voulu voir ce qui se passait, qu’ils aient voulu ou su tout voir (je pense à la faillite totale qu’a constituée la gestion des CHSLD au cours des premiers mois de la pandémie, responsable de milliers de morts). Et si j’hésite à leur en faire le reproche, ce n’est pas par complaisance. C’est que je sais trop bien que ce refus, cette incapacité étaient aussi les nôtres, qu’ils tenaient à un réflexe d’évitement, révélaient une peur inscrite en chacun de nous, celle de ne pas survivre.

Tout le monde préférait regarder ailleurs, ne pas voir la mort en face ; le sort qui nous attendait et qui venait de s’abattre sur ces pauvres vieillards arrivés en fin de vie, personne ne voulait en entendre parler.

Car en vérité, si l’apparition de ce nouveau virus nous a à ce point effrayés, c’est parce qu’elle rappelait l’existence en nous d’un autre mal, fatal celui-là. Dans une société obsédée par la jeunesse et l’instant présent, la pandémie rappelait que nous étions des morts-en-puissance, des « futurs cadavres », pour le dire avec Albert Cohen. Mais qui voulait entendre parler de cela ?

C’est la plus grande découverte que j’ai faite au cours de cette pandémie : nous ne savons pas parler de la mort, nous sommes incapables de nous la représenter pour nous-mêmes, de comprendre ce qu’elle peut signifier, de saisir ce qui avec elle à la fois finit et commence. « Nous sommes d’une race qui ne sait pas mourir », peut-on lire dans le Maria Chapdelaine de Louis Hémon. J’ai parfois l’impression que cette phrase célèbre est moins un hommage à la résilience d’un peuple que l’expression d’un constat brutal et sans appel, qui signale une incapacité de nature métaphysique : non, en effet, nous ne savons pas mourir, et c’est là tout le problème. C’est l’étrange paradoxe de nos sociétés vieillissantes (et le Québec est l’une des plus vieilles au monde, avec le Japon et la Corée) de ne pas savoir penser la mort, de n’avoir rien à dire à son sujet, sinon sur le mode désincarné du droit. Le droit de mourir dans la dignité est capital, là n’est pas la question – même si le fait de devoir inscrire dans la loi cette exigence de dignité signale déjà un problème : n’est-ce pas toujours ainsi que l’on devrait mourir ? Mais on peut néanmoins se demander si le vocabulaire du droit n’a pas réduit cet évènement capital à un acte clinique, voire à une simple formalité administrative.

Mourir, cela doit pourtant signifier quelque chose par-delà les livres de loi et les carnets médicaux, sans quoi ce qui meurt en nous est peut-être la mort elle-même, en tant qu’épreuve et moment de révélation, fût-elle négative. Je ne prétends pas que nous sommes les premiers à vouloir ignorer l’existence de la mort, à faire comme si elle n’allait pas nous atteindre. Déjà au milieu du XVIIsiècle, Bossuet constatait dans son Sermon sur la mort que « les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts eux-mêmes ». Ce que je prétends, par contre, c’est que tout, dans l’ordre social, économique et politique actuel, dans cette tyrannie de la consommation et de la croissance illimitées, conspire à nous faire oublier que la mort existe, que plus aucun discours ne permet de l’envisager en tant que mystère.

Ce qui meurt en nous

Ce qui meurt en nous

Leméac

144 pages

Qui est Mathieu Bélisle ?

Mathieu Bélisle est professeur de littérature au collège Jean-de-Brébeuf à Montréal. Essayiste, il est l’auteur de Bienvenue au pays de la vie ordinaire (2017) et de L’empire invisible (2020), pour lequel il a remporté le prix Pierre-Vadeboncœur 2020 et a été finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général 2021.