Confronté à l’urgence climatique, le mouvement environnemental a perdu ses repères. Pour s’attaquer à la crise actuelle, la diffusion et l’adoption d’une toute nouvelle génération d’idées radicales sont nécessaires, nous dit Hugo Séguin. Et pour ce faire, l’auteur appelle environnementalistes réformateurs et radicaux à mettre leurs divergences de côté et à s’unir.

Publié le 10 avril

Je crois que le mouvement environnemental – dont je fais partie – a perdu aujourd’hui ses repères. Devant la crise qui s’aggrave, nous avouons notre impuissance, soit en nous accrochant à des solutions qui ne s’attaquent pas aux racines du problème et qui arrivent trop tard, soit en nous tenant en retrait en criant « Faites quelque chose ! ». Nous savons que nous devons changer de direction, sous peine de nous écraser le nez contre le mur. Nous savons aussi que l’ère des demi-mesures est révolue et que nous devons passer à une vitesse supérieure. Que nous devons être radicaux.

Normalement, je devrais conclure qu’il nous faut imaginer une sorte de rupture nette au profit d’un tout nouveau système – d’une nouvelle façon de penser, de vivre ensemble, de nous gouverner et de nous épanouir individuellement et collectivement.

Ce n’est pas là où mes réflexions m’ont porté.

Je ne souhaite pas mettre mes espérances dans l’avènement d’un Grand Soir où tout bascule et tout est réglé. Je ne crois pas que c’est ainsi que les sociétés changent. Comme le rappelle Thomas Piketty dans Capital et idéologie, l’histoire ne saurait être envisagée de façon déterministe. De multiples trajectoires sont toujours possibles, selon les rapports de force, les évènements et l’évolution plus lente des idées qui parcourent nos sociétés.

Je crois comme lui que les sociétés évoluent plus ou moins lentement, et que certains évènements peuvent accélérer le mouvement. Au Québec, il aura fallu la mort du premier ministre Maurice Duplessis pour que cèdent les digues qui retenaient toute une société en soif de modernité. Aux États-Unis, il aura fallu une guerre civile pour débuter une longue marche vers l’émancipation des Afro-Américains. Et il aura fallu deux guerres mondiales et une importante crise économique pour qu’adviennent les sociétés sociales-démocrates que nous avons connues pendant des décennies au sein des démocraties libérales.

Mais nos sociétés ne basculent pas dans une nouvelle normalité à cause de tels évènements de rupture. Elles basculent parce qu’en leur sein ont fermenté pendant des décennies des idées radicales dont le temps était venu. Alors seulement, oui, les guerres, les pandémies, les révolutions et les changements de régime peuvent permettre de faire tomber l’ordre ancien pour faire place à celui qui émergeait déjà.

Je crois que c’est ça notre travail, comme mouvement : nous regrouper autour d’une nouvelle génération d’idées radicales et préparer la société à les adopter.

J’ai intitulé cet essai Lettre aux écolos impatients et à ceux qui trouvent qu’ils exagèrent d’abord dans le but de m’adresser à mes pairs, à ceux et celles qui militent comme moi au sein du mouvement environnemental, qu’ils soient réformateurs ou plus radicaux.

À mes amis réformateurs, je dis que nous ne sommes plus à la hauteur. Nous avons obtenu des gains importants, certes, mais pas suffisamment. Nous devons évoluer et embrasser plus large, réfléchir plus profondément et nous risquer au dehors d’une boîte dans laquelle nous sommes devenus de plus en plus inconfortables.

À mes amis plus radicaux, je propose un beau risque, celui de réinvestir les lieux de pouvoir. Pas ceux que nous aimerions voir éventuellement émerger, mais ceux qui existent aujourd’hui dans le monde réel. On n’a pas le temps d’attendre l’avènement d’un système électoral proportionnel, la mise en place de mécanismes de budgets participatifs ou la multiplication des plateformes de démocratie directe pour donner notre plein potentiel politique.

J’ai aussi voulu interpeller ceux et celles qui ne sentent pas qu’ils appartiennent à ce mouvement mais qui occupent des postes de décision ou d’influence.

En montrant que notre quotidien est fait d’une foule d’idées jadis radicales mais entrées dans la normalité, j’ai voulu dédramatiser et désamorcer les réflexes qui nous poussent à rejeter les idées nouvelles et à refuser de leur donner une chance. Peut-être qu’à travers ce prisme plusieurs jetteront un regard différent sur les porteurs de radicalités qui cognent aujourd’hui à leur porte.

Cet essai s’adresse finalement aux innovateurs et aux marginaux que je conjure de persévérer. Se faire les porteurs d’idées nouvelles est une tâche ingrate. On se bat contre vents et marées et on reçoit indifférence, sarcasme et mépris. On ne gagne pas toujours, et quand on gagne, la reconnaissance ne vient pas toujours non plus. Je souhaite que vous acceptiez mes réflexions comme un hommage à votre résilience et comme une espèce de réhabilitation de votre action si cruciale dans l’espace public.

J’espère avoir lancé ici une série de questions importantes, tant pour l’avenir de notre mouvement que de notre société dans son ensemble.

Lettre aux écolos impatients et à ceux qui trouvent qu’ils exagèrent

Lettre aux écolos impatients et à ceux qui trouvent qu’ils exagèrent

Écosociété, avril 2022

232 pages

Qui est Hugo Séguin ?

Hugo Séguin œuvre dans le milieu environnemental depuis plus de 20 ans, notamment à Greenpeace, Équiterre, Ecojustice, Climate Action Network International et au Réseau Action Climat, qu’il a présidé. Conseiller chez COPTICOM, il est Fellow du CERIUM et enseigne à l’Université de Sherbrooke.