Les espions de Moscou traînent historiquement derrière eux la réputation d’être des professionnels tenaces. Et de ne rien laisser au hasard pour compliquer le travail de ceux qui les traquent, en particulier les footmen, le surnom donné aux agents chargés de la filature à pied, qui, pourtant, ont reçu une formation exigeante. Formation qui se poursuit même à intervalles réguliers une fois qu’ils sont en fonction.

Publié le 13 mars

Un bon agent de filature doit savoir être réactif, avoir le sens de l’observation, de la mémoire et, bien sûr, se fondre dans l’environnement sans être repéré. Pendant son cours, il subit plusieurs épreuves destinées à le tester.

Il doit par exemple entrer dans un bar choisi par le formateur, parler à un inconnu, puis en ressortir dans un délai imparti avec une histoire. Il est aussi promené en ville, puis à son retour, il est questionné sur une foule de détails qu’il aura dû remarquer le long de l’itinéraire.

Il arrive aussi qu’il soit confronté pendant sa période de formation (et lorsqu’il s’y attend le moins) à des situations plus musclées, qui peuvent aller jusqu’à une arrestation.

Si les terroristes sont « peu sophistiqués » dans leurs mesures de protection, ce n’est pas le cas des espions, qui jouent le même jeu qu’eux... et connaissent tous les trucs du métier.

Suivre un agent russe requiert des nerfs d’acier.

« Ils adorent le jeu de l’espionnage traditionnel. Ils sont très malins et vont tout faire pour te fatiguer, en se promenant durant de longues heures et en te déstabilisant dès lors qu’ils soupçonnent être suivis, se souvient, amusé, un ex-membre du SCRS. Ils vont par exemple entrer dans un grand magasin, puis s’éterniser dans le rayon des sous-vêtements féminins. Ou prendre un escalier roulant, puis attendre en haut, en fixant tous ceux qui montent. Faut surtout pas te démonter ou te mettre à rougir quand tu arrives à leur hauteur... »

Ils évitent aussi de se rendre deux fois dans le même restaurant ou dans le même hôtel afin de contrer la pose « préventive » de dispositifs électroniques par le SCRS. Ou le recrutement d’une source parmi le personnel.

Les agents affectés aux Services techniques et scientifiques du SCRS ont appris à redoubler de vigilance lorsqu’ils entrent subrepticement dans des lieux occupés par des espions, notamment russes, et dans lesquels ils doivent, après avoir obtenu un mandat de la Cour fédérale, poser des dispositifs d’écoute ou effectuer des fouilles.

Une préparation minutieuse est donc la clé du succès, du moins pour éviter de mauvaises surprises. Une telle opération sera idéalement précédée d’une première visite subreptice dans le lieu visé, afin d’identifier l’éventuel système d’alarme et de détecter d’autres dispositifs de surveillance ou pièges qui pourraient être dissimulés.

Les Lambert⁠1 ne manquaient pas d’imagination dans leurs mesures de contre-espionnage. Et c’était parfois cocasse. Par exemple, avant de quitter l’appartement, ils plaçaient des petits tas de croquettes de leur chat sous le tapis installé devant le bureau où était posé leur ordinateur. Une tactique rudimentaire, mais infaillible. Un tas écrasé à leur retour était le signe que les espions canadiens s’étaient introduits clandestinement chez eux...

Lors de ces visites, les techniciens du SCRS peuvent aussi en profiter pour sonder les murs, et noter leur couleur et leur texture, au cas où des trous (même minuscules) devraient être percés puis rebouchés sans que cela paraisse. Et lorsqu’il s’agit de vieux murs, cela peut s’avérer un vrai casse-tête.

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Le jour J, les mêmes précautions sont respectées. Les agents vont même jusqu’à prendre des photos afin que tout soit replacé exactement de la même façon, une fois la mission achevée, qu’à leur entrée dans les lieux.

Quant à la cible, elle sera placée sous filature constante afin de s’assurer qu’elle ne revienne pas plus tôt que prévu !

⁠1. Ian et Laurie Lambert étaient un couple d’espions russes infiltrés au Canada dans les années 1990 sous ce nom d’emprunt.

Missions de l’ombre – Les opérations spéciales de la GRC, du SCRS et des Forces armées

Missions de l’ombre Les opérations spéciales de la GRC, du SCRS et des Forces armées

Éditions La Presse, mars 2022

312 pages

Qui est Fabrice de Pierrebourg ?

Les reportages du globe-trotteur Fabrice de Pierrebourg l’ont mené ces dernières années au Mali, à Gaza, au Liban, en Irak, en Syrie ainsi qu’en Afghanistan. Son travail lui a valu d’être honoré au Concours canadien de journalisme (2012) et, à deux reprises, au Prix du magazine canadien (2020 et 2021). Il est coauteur de Taupes (2014), de Djihad.ca (2015) et de Regards croisés : de l’Arctique à l’Afghanistan (2019), et auteur de Bye-bye maman ! : carnet d’ados radicalisés (2017), tous publiés aux Éditions La Presse. Missions de l’ombre est son huitième livre.