Si Madeleine Careau est une figure archiconnue du milieu culturel, la chose est moins vraie pour le grand public. C’est que la cheffe de la direction de l’Orchestre symphonique de Montréal a toujours préféré les coulisses aux feux de la rampe. Cette infatigable passionnée a accepté de parler de son riche parcours. Attention, vertige à l’horizon !

Publié le 23 janvier
Mario Girard
Mario Girard La Presse

Quand on entre chez Madeleine Careau, on est frappé par la grande présence d’œuvres d’art sur les murs. Le contact avec les artistes, qu’ils soient peintres, musiciens ou chanteurs, est vital pour elle.

Cela est devenu vrai lorsque la jeune étudiante en science politique qu’elle était au début des années 1970, à l’Université Laval, a effectué un virage à 180 degrés. Et dire que c’est un petit mandat de rien du tout des Grands Ballets canadiens (GBC) qui est à l’origine de ce changement.

« On m’a demandé de vendre des billets aux étudiants, raconte-t-elle. J’ai installé deux tables sans demander la permission à qui que ce soit. Je parlais des spectacles comme si j’étais moi-même une danseuse alors que je n’avais jamais vu un ballet de ma vie. »

Voilà qui témoigne bien de la détermination et de l’énergie qui ont fait la réputation de cette femme.

La vente de billets fut un énorme succès, tellement que la direction des GBC lui a demandé de modérer ses ardeurs. « On m’a dit que j’étais en train de vendre toutes les salles… à un prix étudiant. »

Au moment des représentations au Grand Théâtre, elle s’est retrouvée dans les coulisses. Ce fut un choc ! « J’étais fascinée par les artistes. Je me suis dit que je voulais travailler avec eux et pour eux. »

Chez les Careau, on encourage les études. « Mes parents étaient de classe très moyenne, c’est-à-dire qu’ils étaient trop riches pour que je puisse avoir des bourses et trop pauvres pour payer mes études. »

Elle conserve de merveilleux souvenirs de ses années à l’Université Laval, où elle fait la connaissance d’Anne-Marie Dussault, qui va devenir sa meilleure amie. « Anne-Marie est comme ma sœur. Je suis la marraine de son fils. »

Une offre ne tarde pas à venir de l’Orchestre symphonique de Québec, où elle obtient un poste aux communications. En saison estivale, elle est « prêtée » au Festival d’été de Québec, qui a recours à de nombreux bénévoles. Elle découvre alors le milieu de la musique populaire et établit de nombreux contacts.

Création de l’ADISQ

C’est ainsi qu’à la fin des années 190, le noyau à l’origine de la création de l’ADISQ – Gilles Talbot, Guy Latraverse, Alain Simard, Paul Dupont-Hébert, André Perry et Tony Roman – prend contact avec elle pour donner vie à cette structure naissante.

« J’ai loué un bureau au coin de Guy et Sherbrooke, j’ai acheté des meubles et on a lancé ça. »

Le premier gala de l’ADISQ a eu lieu à l’automne 1979, à la Place des Arts. « On a perdu notre chemise. Le gala était un dimanche et les techniciens ont coûté très cher. Nous avons produit les autres galas à l’Expo-Théâtre. »

Elle se souvient que le trophée remis aux gagnants a été créé dans l’urgence. Marcel Couture, vice-président d’Hydro-Québec et partenaire de l’ADISQ, a demandé au sculpteur Marc-André Parisé de réaliser une statuette.

Quand on a vu ça, une femme en position du lotus qui se coiffe d’une tiare, on a cherché le lien avec la musique. L’artiste était un ermite qui n’avait jamais acheté un disque de sa vie. Marcel Couture nous a dit que c’était ça ou rien du tout. On a dit oui.

Madeleine Careau

Elle devient ensuite cheffe de cabinet du ministre de la Culture Clément Richard, de 1983 à 1985. Avec lui, elle vit les fêtes de 1984 et la controverse autour des coûts du spectacle Magie rose mettant en vedette Diane Dufresne.

Après la défaite de Pierre Marc Johnson, en décembre 1985, elle accepte de faire équipe avec Guy Fournier afin d’établir la grille d’émissions de Télévision Quatre-Saisons. Elle parle avec fierté de quelques bons coups, dont l’arrivée de RBO à la télé.

« Cette chaîne devait être faite d’audace. La direction avait fait des promesses en ce sens, mais malheureusement, elle ne les a pas tenues. Quand ils ont fait entrer le réalisateur des Tannants, j’ai décidé de passer à autre chose. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Madeleine Careau a rappelé à mon souvenir les bulletins de météo offerts par Dany Laferrière. Lors d’une prestation devant le fleuve Saint-Laurent, le chroniqueur météo, aujourd’hui académicien, a fait usage d’un humour décapant.

« C’était l’époque où il y avait des règlements de comptes entre motards et certains d’entre eux finissaient au fond de l’eau avec un bloc de ciment attaché aux pieds, relate-t-elle. Dany a dit : “Le fleuve Saint-Laurent, c’est comme la soupe Habitant ! Il y a un peu de nous autres là-dedans.” Jean Pouliot, le propriétaire de Quatre-Saisons, a demandé qu’on le mette à la porte. »

La spécialiste des galas

Madeleine Careau est devenue au fil du temps une spécialiste des galas télévisés. C’est donc vers elle qu’on s’est tourné pour créer le gala des Gémeaux. Mais comme cela est souvent arrivé dans sa carrière, une fois la chose lancée, la femme des grands défis s’est mise à la recherche d’un autre.

Le festival Juste pour rire, qui possédait un énorme potentiel avec ses spectacles, ses projets de télé et la gérance d’artistes, était un matériau idéal pour Madeleine Careau. Avec Gilbert Rozon, elle a fait prendre beaucoup d’ampleur à cette entreprise, allant même jusqu’à ouvrir un bureau à Paris.

Un jour, son ami Luc Plamondon, également installé à Paris, l’invite chez lui pour lui faire entendre trois chansons. Il s’agissait de Belle, Le temps des cathédrales et Vivre, qui seront les bombes de Notre-Dame de Paris. « J’ai dit : “Wow, mon Lucchino, tu tiens quelque chose de solide.” Il m’a demandé de l’aider à mener ce projet. J’ai accepté. »

Nous sommes en 1995. Mais il faudra trois ans avant que Notre-Dame de Paris ne soit créé. À l’automne 1998, propulsé par la chanson Belle, le spectacle prend son envol au Palais des congrès, à Paris. C’est la folie furieuse. « Je gardais précieusement chaque soir quelques rares billets pour répondre à des demandes pouvant venir de François Mitterand, des Desmarais ou de Michel Sardou. »

Le défi de l’OSM

À l’automne 1999, après une visite au Québec, alors que le spectacle attire l’attention des Anglais et des Américains, Madeleine Careau reçoit une offre inattendue.

L’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) traversait une période difficile. Les finances n’étaient pas reluisantes. Quant à la relation entre le chef Charles Dutoit et les musiciens, elle était marquée par des moments de grande tension. On pense que Madeleine Careau est celle qui doit prendre la barre du navire.

Elle commence par refuser. Mais on revient à la charge. On profite de son passage à Montréal en décembre 1999 (elle accompagne Luc Plamondon, qui est producteur artistique du grand spectacle du Centre Bell soulignant le passage à l’an 2000 avec Céline Dion) pour la rencontrer.

Quand on lui dit clairement que c’est elle que le conseil d’administration souhaite avoir, elle est renversée. Après plusieurs rencontres et discussions, elle finit par dire oui. Elle apprend la chose à son ami Luc Plamondon. Ce dernier encaisse difficilement le coup.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Dès son arrivée à l’OSM, Madeleine Careau reçoit des employés et des musiciens dans son bureau qui trouvent que Dutoit est parfois dur avec eux. « Je disais à Charles qu’il devait changer et que nous étions en 2000. » Malheureusement, les choses ne s’améliorent pas.

Un soir, lors d’une répétition, au printemps 2002, des musiciens se lèvent et expriment leur mécontentement au maestro qui, une fois de plus, a mal communiqué ses attentes. « Le lendemain matin, c’était le 11 avril, le jour de mon anniversaire, j’écoutais René Homier-Roy et j’apprends que Charles Dutoit avait remis sa démission durant la nuit. Je n’en revenais pas. »

Dutoit claque la porte juste avant de présenter sa 25saison. La plupart des solistes qui devaient faire partie de la saison annulent leur présence. Une période de transition s’amorce. Un comité est mis sur pied pour trouver un nouveau chef. Le choix se porte sur Kent Nagano, qui est nommé directeur musical désigné en 2004.

Madeleine Careau a une grande affection pour cet homme.

Kent est un philosophe, un sociologue, un penseur et un grand musicien. On a complètement connecté. C’est mon ami pour la vie.

Madeleine Careau

Le choix d’un chef doit se faire en fonction de plusieurs facteurs. Mais pour Madeleine Careau, le coup de foudre entre les musiciens et le chef est la chose la plus importante. Ce coup de foudre, les musiciens de l’OSM l’ont également connu avec Rafael Payare, qui a fait ses débuts comme directeur musical désigné en janvier 2021.

À quelques reprises, Madeleine Careau a souhaité passer le flambeau. Elle voulait ralentir la cadence afin de profiter du bon temps avec celui qu’elle a épousé à son retour à Montréal, Jacques Vaillancourt. Cet ancien juge à la Cour supérieure, frappé par la maladie d’Alzheimer à partir de 2008, est mort en décembre 2019.

« C’est difficile de prendre une telle décision, dit-elle. Il y a toujours quelque chose. C’est vrai que la santé financière de l’OSM est excellente. On a une fondation qui va bien grâce à Hélène Desmarais et Henri-Paul Rousseau. Les membres du conseil d’administration sont très solides. Mais bon, Rafael Payare est arrivé en pleine pandémie. On a dû revoir plein de choses. On vient de préparer le plan stratégique des cinq prochaines années concernant les tournées, les enregistrements et divers projets. On a un plan de match, mais il faut travailler. Il faut redémarrer la machine. »

À l’écouter, on comprend que la retraite devra patienter encore un peu dans le vestibule. « Mon équipe vous dirait : “Madeleine nous dit tout le temps qu’on ne doit jamais s’arrêter à un mètre du fil d’arrivée.” Le problème, c’est que je repousse sans cesse le fil d’arrivée. »

Questionnaire sans filtre

Le café et moi : Je suis matinale, je me lève à 5 h l’été et à 6 h l’hiver. Ma principale motivation est le café que je prends dehors l’été sur ma terrasse.

Une personne qui m’inspire : Actuellement, je suis très inspirée par des femmes qui ont des parcours professionnels impressionnants. La jeune ingénieure Farah Alibay est brillante et non superficiellement, réellement brillante ! J’aime aussi Sophie Brochu, PDG d’Hydro-Québec.

Mon pire défaut : La naïveté ! Je m’attache vite, je m’enthousiasme pour les gens et malheureusement, je suis souvent déçue. Mais bon, pour toutes les fois où je ne me suis pas trompée, je peux dire que je cultive ce défaut !

Les gens que j’aimerais réunir à souper, morts ou vivants : Rafael Payare, Wilfrid Pelletier, le jeune Philip Chiu et Alexandra Stréliski. Et je voudrais qu’on débatte de la façon d’apprendre la musique et de la faire aimer.

Un évènement auquel j’aurais aimé assister : La première du Sacre du printemps, à Paris en 1917. Le tollé provoqué par cette formidable modernité m’aurait animée !

Qui est Madeleine Careau ?

  • Née au Cap-de-la-Madeleine
  • Études en science politique à l’Université Laval
  • Cofondatrice de l’ADISQ en 1978
  • Directrice générale du festival Juste pour rire de 1987 à 1995
  • Agente de Luc Plamondon de 1995 à 2000
  • Cheffe de la direction de l’Orchestre symphonique de Montréal depuis 2000