Publié le 16 janvier

C’est la police elle-même qui a d’abord proposé la notion de « profilage », pour désigner une méthode d’enquête de crimes exceptionnellement violents, par exemple des meurtres en série de travailleuses du sexe. Le « profilage criminel » en tant que technique d’enquête formalisée a vu le jour aux États-Unis, puis dans divers services de police d’Amérique du Nord, et a même mené à la création de la profession de « profileur ». La notion de « profilage » a ensuite été reprise et redéfinie par des groupes de défense de droits de la personne et par des universitaires pour souligner le caractère discriminatoire de certaines unités de police ou d’interventions ciblant des catégories spécifiques de la population. La notion de « profilage racial » a servi de modèle aux autres types de profilage discriminatoire, comme les profilages social et politique, qui évoquent une propension de la police à moduler ses interventions en fonction de perceptions subjectives de la normalité et de la déviance, puisqu’elle tend à distinguer des « bons » et des « mauvais » individus.

Les profilages policiers ne sont pas uniquement un enjeu contemporain, mais l’actualité est riche en évènements qui risquent de faire de cet objet de recherche un sujet malheureusement à la mode pour les prochaines années. Lors de l’assaut du Capitole à Washington le 6 janvier 2021, par exemple, des manifestants, dont plusieurs personnes se réclamant de l’extrême droite, faisaient face à des effectifs policiers relativement réduits et surtout vite dépassés, même si les médias sociaux grouillaient depuis des semaines de messages inquiétants au sujet de ce rassemblement. Quelques heures seulement après l’émeute, des médias de masse, comme USA Today, ont procédé à une comparaison avec les manifestations du mouvement Black Lives Matter ayant eu lieu à Washington quelques mois plus tôt, qui avaient été l’objet d’un déploiement policier très imposant et la cible d’une répression policière même si elles restaient pacifiques. Comme plusieurs journalistes l’ont souligné, il semble y avoir deux poids, deux mesures, dans l’application du maintien de l’ordre, ce que désigne justement la notion de « profilage ». Dans ce cas, on peut supposer que le mouvement Black Lives Matter a été la cible d’un profilage à la fois politique et racial.

Croisement des profilages

Si certaines dynamiques peuvent être semblables dans les différentes formes de profilage discriminatoire, chacune a évidemment ses particularités. En Amérique du Nord et en Europe, par exemple, le profilage racial est de loin le plus meurtrier et celui qui mène au plus grand nombre d’emprisonnements. Il est donc important de ne pas diluer les lectures des profilages en un tout indistinct ou uniforme. Cela dit, porter un regard croisé sur des profilages permet de saisir comment plusieurs types de profilages peuvent agir en même temps sur une catégorie de personnes (âge et race, par exemple). Cette lecture croisée offre plusieurs avantages, permettant entre autres de considérer des positions sociales à l’intersection de plusieurs systèmes de domination (par exemple, une femme autochtone itinérante). C’est ainsi que si les chapitres de cet ouvrage abordent le plus souvent le problème en discutant d’un type particulier de profilage, ils mettent aussi en lumière l’imbrication des profilages.

Dans l’avenir, il faudra analyser de manière plus détaillée les mesures répressives prises par les gouvernements entre 2020 et 2022 à l’occasion de la lutte contre la COVID-19 (les couvre-feux ont mené à une surjudiciarisation des personnes sans-abris ou des personnes marginalisées). Et au-delà de la situation de crise sanitaire, plusieurs pays ont récemment adopté des mesures exceptionnelles, comme des états d’urgence qui suspendaient en tout ou en partie les libertés civiles. Le 4 janvier 2021, le Conseil d’État français a validé des décrets gouvernementaux qui autorisent l’extension du fichier de renseignement, et qui permettent notamment le fichage des opinions politiques (si elles sont reliées à une activité) et de la religion des individus. Cette mesure pourrait conduire à rendre certaines activités de profilage légales au sens de la loi (alors que le profilage est censé décrire une pratique qui n’est pas conforme au droit).

Au-delà des slogans de la police, qui évoquent l’utilité publique et une certaine neutralité (« Protéger et servir », « Toujours juste »), cette institution participe aussi à la constitution, à la consolidation et à la perpétuation de divers systèmes de domination, d’oppression et d’exclusion, dont l’étatisme (colonial ou non), le capitalisme, le racisme et le sexisme.

Qui sont les auteurs ?

  • Pascale Dufour, professeure titulaire au département de science politique de l’Université de Montréal

    PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

    Pascale Dufour, professeure titulaire au département de science politique de l’Université de Montréal

  • Francis Dupuis Dery, professeur au département de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal

    PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

    Francis Dupuis Dery, professeur au département de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal

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Pascale Dufour est professeure titulaire au département de science politique de l’Université de Montréal et directrice du collectif de recherche Action Politique et Démocratie. Francis Dupuis-Déri est professeur au département de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal. Les deux auteurs sont membres de l’Observatoire des profilages, situé à l’Université de Montréal.

Profilages policiers

Profilages policiers

Les Presses de l’Université de Montréal et Presses universitaires de Rennes
Janvier 2022

274 pages