Depuis quelques années, le prétendu retour de la Russie sur le continent africain attire l’attention. Ce ne sont pas seulement les médias qui s’y intéressent, mais également les diplomates et les gouvernements de pays qui, depuis la chute de l’URSS, sont en concurrence économique sur le continent.

Publié le 28 nov. 2021
Tatiana Smirnova
Tatiana Smirnova Chercheuse postdoctorale au Centre FrancoPaix de la chaire Raoul-Dandurand

L’accroissement de cet intérêt a commencé avec la tenue du premier sommet Russie-Afrique, à Sotchi, en octobre 2019. Le deuxième sommet, prévu pour 2022, contribue à renforcer l’hypothèse du repositionnement de la Russie sur le continent. S’agit-il d’un véritable tournant géostratégique ? Ou peut-on plutôt soupçonner des recompositions tactiques en quête de marchés d’exportation d’armement ou d’exploitation de minerais rares ?

Positions divisées sur l’engagement du groupe Wagner au Mali

S’il est difficile de répondre immédiatement à cette question, les vives réactions des chancelleries « occidentales » à toute hypothèse d’accroissement de la présence militaire russe en Afrique apportent déjà quelques éléments de réponse.

Au cœur de la polémique se trouvent les activités de la société militaire privée Wagner, souvent présentée en tant que bras armé officieux du Kremlin et active depuis des années dans les zones de conflits armés sur le continent, notamment en Libye et en République centrafricaine.

En septembre 2021, les rumeurs sur un éventuel contrat entre Wagner et les autorités maliennes ont donné lieu à des prises de position radicales. La France et l’Allemagne se sont opposées avec véhémence à cette alliance, de même que d’autres pays, comme les États-Unis, qui dominent militairement les dispositifs d’intervention au Sahel à travers, notamment, l’opération Barkhane et la MINUSMA.

Au Mali, les populations locales ont, quant à elles, démontré leur soutien à la société privée, descendant dans les rues de Bamako pour manifester, malgré les menaces de certains gouvernements étrangers de quitter le Mali et de cesser la coopération militaire. En dépit de ces mobilisations populaires, la classe politique malienne reste partagée sur la question.

En effet, les militaires de Wagner traînent une réputation de machines de guerre sans états d’âme et leurs actions pourraient anéantir les efforts de stabilisation au Sahel, surtout dans le contexte où l’assassinat du chef de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), annoncé en septembre 2021, pourrait ouvrir des pistes de négociation sur le plan communautaire avec des groupes qui chercheraient la démobilisation. Or, des solutions purement militaires dont les employés de Wagner seraient probablement partie prenante contribueraient à amplifier les spirales de violence.

La pointe de l’iceberg ou un bref feu d’artifice ?

La défaillance des interventions internationales est devenue plus qu’apparente : les séries d’attaques meurtrières visant les civils dans les pays du Sahel en témoignent. Les échecs de la lutte antiterroriste ainsi que la juxtaposition des différents dispositifs sécuritaires, perçus souvent comme caducs par les populations locales, suscitent la résurgence d’une forte rhétorique nationaliste, ponctuée de discours nostalgiques sur le « retour » de la Russie. En effet, lié à son passé soviétique, ce pays reste, dans l’imaginaire collectif, synonyme de soutien aux mouvements indépendantistes maliens.

Cependant, tout comme certains pays africains pouvaient jouer sur deux tableaux, pendant la guerre froide, en alternant des « alliés » en fonction de leurs propres intérêts stratégiques, il est possible que la menace d’un accord avec le groupe Wagner soit utilisée pour renégocier une marge de manœuvre dans le cadre de la restructuration des dispositifs d’intervention militaire internationale. La réflexion pourrait également être poussée jusqu’à imaginer que l’utilisation du groupe Wagner soit une forme de coopération plus formelle avec les autorités russes. En effet, les recommandations sur la stratégie de la Russie en Afrique, préparées par les experts russes de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou (Higher School of Economics, HSE) en novembre 2021, sont claires : les risques que comportent les activités du groupe Wagner ne doivent pas être sous-estimés. Et surtout, ils doivent être avant tout harmonisés avec l’intérêt de l’État, alors qu’en « Afrique, ils ont agi parfois dans l’intérêt d’entités commerciales, souvent sans succès ».

La situation actuelle au Mali illustre ainsi la désillusion des populations face à des élites politiques parfois déconnectées de leur réalité, mais également – si ce n’est plus – face aux dispositifs internationaux, et à l’échec des interventions militaires de grande ampleur. Les tensions autour d’une alliance entre les autorités maliennes et le groupe Wagner n’ont fait que révéler cette insatisfaction. Et souligner aussi la position des acteurs « occidentaux ».

Plus près qu’on pense

Les reconfigurations géopolitiques au Sahel influencent la situation sécuritaire au Mali, un pays francophone avec lequel le Canada entretient d’importantes relations, que ce soit sur le plan de la coopération économique ou diplomatique. L’instabilité au Mali a un impact direct sur l’ensemble des pays du Sahel, ce qui touche donc l’ensemble des intérêts du Canada ainsi que la sécurité de ses citoyens présents dans la région.

Pour aller plus loin

Lisez « Russia in Africa : A Search for Continuity in a Post-Cold War Era », de Maxim Matusevich (en anglais), publié dans Insight Turkey
Lisez un article publié par RFI sur un film russe sur les activités de Wagner : « Centrafrique : Touriste, une fiction au service de la propagande russe »
Lisez l’article « La Russie et le coup d’État au Mali : héritage historique et logiques géopolitiques » dans le numéro spécial du Bulletin FrancoPaix consacré au coup d’État au Mali