Le journaliste scientifique Yanick Villedieu raconte une histoire du sida, sujet qu'il a couvert depuis ses tout débuts, il y a près de 40 ans.

Publié le 28 nov. 2021

Nous sommes un matin de juillet 2004 dans le tintamarre des rues de Bangkok. Voitures, motos, mobylettes, camions pétaradants, touk-touks, ces comiques petits trois-roues qui font office de taxis, trottoirs grouillants de passants affairés : la ville semble en ébullition. C’est dans ce joyeux désordre que le très médiatique sénateur Mechai Viravaidya, pionnier de la prévention du sida en Thaïlande, mène une de ses opérations publicitaires favorites : la distribution de condoms en veux-tu en voilà.

Une demi-heure de ce jeu et le voici trois coins de rue plus loin, à faire la même chose, cette fois-ci à l’intérieur, dans les bureaux de la Krung Thai Bank ; personne n’oserait s’opposer à la venue de celui que tout le monde connaît sous le nom de « Monsieur Condom ». En fait, il est même accueilli en vedette. Voilà plus de dix ans qu’il mène sa croisade avec le même enthousiasme communicatif, partout, non seulement dans les rues et dans les édifices à bureaux, comme ce matin, mais aussi dans les centres commerciaux, dans les cinémas, dans les restaurants, dans les stations d’essence. Partout.

Dans l’entrevue qu’il m’accorde après cette matinée, il me raconte la genèse de ces campagnes de prévention : « En 1986, notre gouvernement était en plein déni. Il ne voulait pas aborder le sujet du sida et il cachait les statistiques, de peur que les touristes cessent de venir. Pourtant, on savait bien que la propagation du virus allait être très rapide. »

Quelques années plus tard, en 1991, Mechai Viravaidya a été appelé par le nouveau premier ministre à faire partie de son cabinet. Il s’est fait confier la responsabilité du tourisme et de la radio-télévision. Il a demandé à s’occuper aussi de ce problème de société qu’était le sida. Les questions de prévention en matière de comportements sexuels, il les connaissait déjà bien : il avait fondé, dans les années 1960, la Population and Community Development Association pour faire la promotion de l’utilisation du condom et de la planification familiale.

« Le premier ministre a accepté de présider le comité national de lutte contre le sida, poursuit le sénateur. Nous avons pu mobiliser tout le monde : le milieu gouvernemental, le monde des affaires, celui de l’éducation. Et comme il n’y avait pas de remède contre la maladie, nous avons misé sur la prévention. » C’est ainsi que des campagnes d’éducation ont été lancées dans toutes les écoles, « du primaire à l’université ». Les médias ont été conscrits eux aussi. Toutes les stations de radio et de télévision se sont vues dans l’obligation de diffuser, toutes les heures, un message de 30 secondes d’éducation sur le sida, en échange de quoi elles ont eu le droit de diffuser 30 secondes de publicité supplémentaires, ce qui a augmenté leurs revenus, « une situation bénéfique pour toutes les parties concernées », souligne Mechai Viravaidya. Les producteurs de cinéma ont également été invités à parler du sida dans les films et dans les téléromans.

Sans oublier, bien sûr, des distributions de condoms massives, entre autres dans le milieu de la prostitution avec le programme « 100 % condoms », qui a été un franc succès. « Nous avons même demandé aux policiers de distribuer des condoms dans les bouchons de circulation, un programme que nous avons surnommé “Des flics et des capotes”. »

Et ces campagnes d’éducation ont rapporté gros à la Thaïlande, où le premier cas de sida avait été découvert en 1984, sans doute parce que le commerce du sexe y était extrêmement florissant.

En 1990, on avait estimé qu’en laissant aller les choses, il y aurait quatre millions de personnes infectées en l’an 2000. Il y en avait moins d’un million en 2003.

Le prophylactique prosélytisme de Monsieur Condom et les succès de la prévention en Thaïlande ne sont pas étrangers au fait qu’en 2004, la Conférence internationale sur le sida se déroule à Bangkok. Lors de la cérémonie d’ouverture, le 11 juillet, 17 000 personnes venues de 160 pays écoutent les discours d’une brochette d’invités prestigieux : le premier ministre du pays hôte, Thaksin Shinawatra, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan (qui a dit du sida qu’il constitue « une arme de destruction massive »), et l’acteur américain Richard Gere (qui dira en conférence de presse que la plus grande menace contre l’humanité et contre le bonheur du genre humain, « ce n’est ni le terrorisme ni ben Laden, c’est le sida »). Même Miss Univers 2004, l’Australienne Jennifer Hawkins, participe à la cérémonie d’ouverture : après tout, la pandémie de sida est elle aussi universelle.

Si Bangkok a été choisie pour recevoir la Conférence internationale sur le sida, c’est aussi pour attirer l’attention sur la menace qui plane sur l’Asie. L’Asie, c’est la moitié de la population du monde. Dans des pays aussi peuplés que l’Inde, où on dénombre environ cinq millions de séropositifs, ou que la Chine, qui en compte un million, les pourcentages de personnes porteuses du VIH restent encore bas. Mais c’est quand même très préoccupant. […]

La Dre Dominique Tessier, de la clinique montréalaise Medisys, est une habituée de ces grandes conférences. Le fait que celle-ci ait lieu en Asie est pour elle un signe des temps : « La Thaïlande est au cœur du nouvel épicentre de l’épidémie qu’est l’Asie. Elle a été parmi les premiers pays touchés et elle a réagi assez agressivement et assez rapidement. Elle a reconnu qu’il y avait un problème et qu’il y avait des choses à faire avec les travailleurs et travailleuses du sexe, par exemple. Elle a beaucoup innové en prévention. En même temps, c’est un pays d’Asie tropicale et elle est aux prises avec d’autres maladies tropicales, dont la malaria, qui viennent aggraver la situation du VIH. »

Une maladie infectieuse qui se met elle aussi de la partie, c’est la tuberculose. Ce n’est pas une maladie « du passé », comme on pourrait le croire dans les pays développés. Au contraire. Avec la pandémie de VIH-sida, elle est actuellement en plein essor : on a enregistré une augmentation de 10 % par année en Afrique. C’est que le virus du sida et le bacille de la tuberculose forment un couple redoutable. Si on est infecté par le VIH, on court un risque accru d’attraper la tuberculose, d’avoir la forme active de la maladie et de la voir évoluer vite, parfois vers une issue fatale. De son côté, la tuberculose aggrave l’infection par le VIH et accélère la progression vers le sida.

Il faut donc traiter la tuberculose. Et traiter le sida. L’accès aux médicaments est encore au menu de la rencontre. C’est d’ailleurs le thème de la conférence de Bangkok : « L’accès pour tous ». Le scandale des patients du Sud qui meurent faute de pouvoir se payer les médicaments du Nord est loin d’être terminé. Les activistes l’ont dénoncé en 2000 à Durban. La communauté scientifique et médicale l’a fait à son tour en 2002 à Barcelone. En 2004, on commence à sentir que les choses ont commencé à bouger… lentement, il est vrai. L’OMS annonce que 440 000 patients des pays pauvres suivent actuellement une trithérapie de première ligne. C’est encore peu : il en faudrait au moins dix fois plus, mais c’est un début.

Qui est Yanick Villedieu ?

Journaliste spécialisé en science et en médecine, Yanick Villedieu a été l’animateur, de 1982 à 2017, de l’émission radiophonique d’actualité et de culture scientifiques Les années lumière, sur ICI Radio-Canada Première. Pendant ces années, il a aussi été un collaborateur régulier du magazine L’actualité. Il a reçu de nombreux prix de journalisme, dont le Grand Prix des radios publiques francophones, en 2006, et le prix Judith-Jasmin hommage de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, en 2020.

Le deuil et la lumière – Une histoire du sida

Le deuil et la lumière – Une histoire du sida

Éditions du Boréal, novembre 2021

352 pages