Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, quatre artistes nous présentent, à tour de rôle, leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à Natasha Kanapé Fontaine.

Publié le 28 nov. 2021
Natasha Kanapé Fontaine Écrivaine et poétesse

Je suis à Amos. La neige est tombée, et pour moi, elle est tombée pour la première fois aujourd’hui, sur la route entre Mont-Laurier et Amos. Je ne sais pas si les gens d’ici l’ont vue déjà apparaître dans la semaine avant, ou même plus tôt. Mais me voici, à recevoir dans mes yeux pour la première fois le souvenir toujours ravivé, année après année, de la sensation de la neige qui descend du ciel, sous le soleil caché derrière ses nuages blancs. La lumière, traversant le prisme des flocons, me ramène à ces mémoires d’enfance où jouer dehors des heures durant n’était d’aucune difficulté.

Dans cette voiture qui m’emporte vers Chibougamau, je n’ai pour vision que les arbres au bord de la route. Je m’endors, je pose la tête sur l’appui-tête, je ferme les yeux. L’autre jour, j’avais eu l’impression de voir dans une ombre la silhouette d’un petit être d’une hauteur de deux pieds à peine. Je ne les vois jamais vraiment tout à fait, ni leur visage ni leur allure. Rien qu’une ombre qui passe et qui fuit dès que je tourne la tête, comme avant-hier, au restaurant à Mont-Laurier. Quand on roule sur la route, surtout quand je monte plus au nord, il m’arrive d’avoir l’impression de les apercevoir passer entre les arbres.

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTEURE

En route vers Chibougamau

En innu-aimun, on les appellerait les Memekueshut. On les nomme ainsi parce que leur tête serait en forme de bout de hache. Ou encore que leur visage est très étroit, et les yeux verticaux. Selon certains, ils vivent dans les falaises, et selon d’autres, dans la forêt boréale. Pour moi, dans mes voyages, j’avais pu entendre parler d’eux dans toutes sortes de langues. Les Korrigans, chez les Bretons, les Patupaiarehe, chez les Maoris, les Ta’ai, chez les Saisiyat (Taiwan). Le plus surprenant était les Menehune, dans la mythologie hawaiienne, puisque le mot ressemble beaucoup au nôtre...

Les sapins et les épinettes traversent l’espace pour moi qui suis dans cette voiture, et à leur suite je revisite les souvenirs de mes pérégrinations. Chaque fois que je cligne des yeux, l’image des arbres et de la limite du ciel s’allonge dans la direction opposée à la nôtre. Des lignes de vert, de bleu, de gris.

L’asphalte est un lieu d’envol et d’atterrissage. Tant de départs, de passages et d’arrivées.

Et ici, c’est une traverse d’orignaux, de loups et de perdrix. Me traversent-ils, quand je ferme les yeux à nouveau ? Comme la fois où je croisais ces petits êtres à l’orée d’une forêt en Bretagne, leurs petites mains tendues vers les miennes et leurs danses finissaient par m’obnubiler assez pour que je m’approche dangereusement de leurs cercles, dans la clairière...

Chez les siens, mon mari qui est maori me racontait que dans la tradition orale, il est de coutume de croire que certaines familles ont été mélangées aux fées d’Aotearoa (la Nouvelle-Zélande), apparentées aux Patupaiarehe. En Bretagne, l’oralité me chuchotait à l’oreille que de suivre les Korrigans, c’était courir vers sa propre mort. Dans cette clairière magique autour de Douarnenez, j’ai finalement fui sous la pleine lune, puisque, justement, elle était là, elle, la lune, gorgée de sa nuit étoilée. Ce petit sentier dans le noir, puisque le coucher de soleil m’avait été dérobé, faisait battre mon cœur si fort que j’avais du mal à respirer. Mais en même temps, quand je ressasse ce souvenir vif de cette rencontre, je regrette de ne pas avoir continué mon chemin avec les Memekueshut, puisque je crois que j’aurais eu, certainement, la capacité de revenir.

Je me souviens des petites lumières que j’apercevais ici et là, aux destinations atteintes, au-dessus des montagnes, des cratères et à l’orée des bois. Leurs courses frivoles dans la noirceur, ou encore à l’ombre des épinettes. Je ne suis jamais seule.

Certaines personnes croient que les Memekueshut sont les êtres venus du ciel, ces extraterrestres. Peut-être que ceux de la terre et des falaises sont leurs descendants, ayant reçu le devoir de garder les secrets du territoire.

Je voyage. Mon identité est une de ceux qui circulent sur la terre. Si l’on a voulu nous sédentariser, eh bien avec moi, ça n’a pas fonctionné. Mon âme est libre, alors, je traverse le temps et l’espace. Personne ne peut avoir le contrôle sur mon esprit.

Si je ne peux quitter Tio’tia : ke-Montréal physiquement, je n’ai qu’à fermer les yeux. Et depuis les rêves, je voyage partout où je le veux.

Même si je connais les routes du monde entier, le seul endroit où je passe le plus clair de mon temps, c’est Nutshimit. Parmi les forêts et les collines. Parmi les créatures des légendes. À la suite des troupeaux de caribous. On raconte, quand nos aînés meurent, qu’ils retournent tous dans l’intérieur des terres. Et là, quand nous y sommes, ils sont toujours autour de nous. Ils marchent avec nous. Ils canotent avec nous. Ils dorment avec nous. Nous ne sommes jamais seuls.

J’ouvre les yeux. Mon regard porte sur les arbres qui courent à toute vitesse, aux abords de la route. Il est à peine 8 h, nous venons de prendre la route vers Chibougamau. Déjà, la forêt danse. Je salue les Memekueshut de la main.