Sa chaîne YouTube compte 325 000 abonnés. Ses capsules vidéo ont été vues 22 millions de fois. Des statistiques stratosphériques, enviées par toutes les personnalités publiques. Pourtant, sur la terrasse publique de la rue De Castelnau, où il boit un cortado du café Larue, personne ne le reconnaît.

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

C’est que Laurent Turcot n’est pas une vedette comme les autres. Il ne chante pas. Ne danse pas. Ne joue pas dans la téléréalité de l’heure.

À quoi doit-il sa renommée ?

À l’histoire.

Quelle histoire ?

Toute l’histoire. Grande ou petite. Sérieuse ou ludique. Celle de la Révolution française. Celle des pharaons. Celle des Patriotes. Mais aussi celles des tatouages, des menstruations et des licornes. Un portfolio déroutant pour un professeur de l’Université du Québec à Trois-Rivières, étiqueté comme un « dix-huitiémiste » – un spécialiste du XVIIIsiècle.

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Laurent Turcot en discussion avec notre journaliste Alexandre Pratt

« Ce n’est pas un titre super sexy », laisse-t-il tomber.

Pas mal moins, en tout cas, que les formules-chocs qu’il emploie pour promouvoir ses capsules, comme La pire année de l’histoire, L’histoire du caca ou Christophe Colomb découvre… le clitoris.

* * *

Laurent Turcot est né il y a 42 ans à Québec, dans un milieu qu’il définit comme « bourgeois et intellectuel ».

Son arrière-grand-père était général dans l’armée française. Ses grands-pères, professeur et médecin. Un de ses oncles, psychiatre, a participé aux manifestations de Mai 1968. Sa mère, elle, était professeure de biologie. « On peut dire que j’ai grandi dans un monde qui favorisait les études », convient-il en riant.

Dès son enfance, il s’est découvert une passion pour l’enseignement. « Parfois, quand j’étais malade, mon grand-père m’amenait à son travail, au pavillon Charles-De Koninck, à l’Université Laval. Dans des salles de cours de 300, 400 étudiants. Il avait une voix de stentor. Ça m’impressionnait. Lorsque j’ai commencé à enseigner à l’université, j’ai d’ailleurs refusé d’utiliser un micro. C’était hors de question ! »

Déjà, comme jeune chargé de cours, Laurent Turcot avait le sens du spectacle. « Si je n’étais pas devenu professeur, je serais devenu acteur », confie-t-il. C’est passé proche. À Laval, il a monté une pièce de théâtre, Le mariage de Figaro, dans laquelle il s’est donné le rôle principal. Un succès. Il a remporté le prix Robert-Lepage, et a pu suivre le dramaturge québécois dans sa création de la pièce Zulu Time, avec Peter Gabriel. Son intérêt pour une carrière d’acteur a pris fin peu après, mais l’interprétation et la mise en scène, elles, sont restées au cœur de ses projets.

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« L’enseignement, c’est un show ! », s’emballe-t-il.

Pendant des années, Laurent Turcot enseigne à l’université et écrit des livres. Une carrière bien remplie. Mais pour lui, ça reste insuffisant. Ses ambitions sont plus grandes. « Je me suis demandé : c’est quoi, la suite ? » Il s’inspire alors d’un concept répandu en France, mais peu présent ici : la notion d’université populaire.

« Comme professeur, je suis un fonctionnaire. Oui, je dois m’adresser à des étudiants. Mais je dois aussi rendre un service à la communauté. Ça me semble nécessaire », explique-t-il. C’est dans ce contexte qu’est née sa chaîne YouTube, L’Histoire nous le dira, aujourd’hui suivie par 325 000 abonnés. Une réussite phénoménale. Pour vous donner une idée, les chaînes principales de TVA et Noovo sur YouTube comptent 38 000 et 16 000 abonnés.

Consultez la chaîne L’Histoire nous le dira

Dans ses capsules, Laurent Turcot parle autant de l’histoire politique que de l’histoire populaire, un sous-genre longtemps sous-exploité au Québec. « Je suis un grand fan de l’histoire de la vie quotidienne. Parce que ça parle aux gens. Et parce que l’histoire, ce n’est pas qu’une suite d’évènements politiques et de dates à retenir. »

Vrai. Alors pourquoi n’enseigne-t-on pas davantage l’histoire populaire dans nos écoles ?

« Parce qu’on n’a pas le temps », déplore-t-il. Le programme du Ministère est chargé. Le nombre d’heures de cours, limité. Heureusement, se réjouit-il, de plus en plus d’étudiants consacrent leur thèse à des sujets de la culture populaire.

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Il y a un courant. Ça s’en vient. Je vois de plus en plus de sujets comme l’histoire de la télévision. L’histoire du sport. L’histoire de la bière. La naissance du star-système québécois. Il y a des tonnes de choses à faire. C’est un domaine passionnant.

Laurent Turcot

* * *

Laurent Turcot a un petit côté givrage sucré. Mais lorsqu’il est question de la place de l’histoire dans l’espace public, il devient plus sérieux. C’est un sujet clivant. Pensez au débat sur le déboulonnement des statues, ou à celui sur les déclarations de reconnaissance des territoires non cédés par les peuples autochtones.

Les historiens contemporains sont-ils devenus des militants ?

La question le fait sourire. Il prend le temps de terminer sa dernière gorgée de café avant de plonger au cœur du débat.

« Du militantisme, il y en a toujours eu. Notre histoire a été marquée par le nationalisme et le fédéralisme. Par l’école de Québec et celle de Montréal. L’histoire est-elle un pur produit objectif ? Non. »

Il dépose sa tasse sur la table et se penche vers moi pour faire valoir son point de vue.

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« Prends un adepte de Duplessis qui étudie la rébellion des Patriotes, et un fédéraliste des années 1990 qui regarde le même évènement. C’est certain qu’ils n’auront pas la même interprétation des faits. Et tu sais quoi ? C’est une bonne chose. C’est ce qui fait la richesse de l’historiographie. C’est ça qui donne la pensée. »

L’historien n’a pas parole de vérité. Le but, c’est que le pays étranger du passé soit moins étranger pour celui qui le regarde aujourd’hui.

Laurent Turcot

Et que pense-t-il du déboulonnement des statues d’hommes du passé ayant commis des actes répréhensibles selon les critères d’aujourd’hui ?

« La statue de John A. MacDonald ? Déboulonnez-la. Ça ne me dérange pas.

— Pourquoi ?

— Parce que ce n’est pas de l’histoire. C’est de la mémoire. Ce n’est pas la même chose. On a décidé de mettre de l’avant un homme ouvertement antifrancophone. MacDonald est aussi coupable d’avoir mis de l’avant des pensionnats pour les Autochtones. On n’a pas à être fiers de ça. La réconciliation, elle passe par là. On n’est pas en train de javelliser l’histoire. Quand j’entends des chroniqueurs dire : “C’est ça, on va oublier l’histoire.” Hé, la gang ! Allez à BAnQ. Allez à la bibliothèque municipale. Venez dans nos cours. Dans nos écoles. On en parle, de ces gens-là. Notre objectif, ce n’est pas de juger ces personnes. C’est de les comprendre. »

Laurent Turcot souhaite que le gouvernement lance des états généraux sur les statues. Il est également en faveur de la construction d’un musée qui pourrait héberger les statues – une idée qu’il qualifie d’« excellente ».

Dans tous les cas, il est satisfait de constater que l’histoire soit mouvante dans l’espace public.

« Une chance. C’est comme ça que s’est produite la Révolution française. On a détruit des statues des rois. Sur les ruines de l’Ancien Monde, on va construire le nouveau. Et c’est bien correct. Comme le dit [l’historien] Jonathan Livernois, on n’est pas en train de détruire l’histoire. On est en train de la refaire… »

Questionnaire sans filtre

Le café et moi : au moins un café par jour. Mais si j’en prends un passé midi, je ne dors pas !

Les gens que j’aimerais réunir à un souper, morts ou vivants : ma famille. Nous sommes dans un contexte pandémique. La moitié de ma famille est en France. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue.

Mes musées préférés : le British Museum et la National Gallery, à Londres. C’est gratuit. Tu y vas comme tu le veux, tu peux te poser, tu as l’impression que ça t’appartient.

Un évènement auquel j’aurais aimé assister : la bataille des plaines d’Abraham. Parce que je ne suis pas certain que ça n’a duré que 20 minutes. Qu’un homme tenait le chronomètre et a dit : “OK gang, c’est fini.” J’aimerais savoir quel rôle ont eu Montcalm, les Canadiens et les Autochtones.

Un lieu où j’amènerais mes étudiants : Versailles. Parce qu’on voit autant le beau que le laid. Les cadavres sur lesquels a été construit Versailles, et la fulgurance d’une idée de la concentration du pouvoir.

Qui est Laurent Turcot ?

  • Né en 1979, il a grandi à Québec.
  • Après des études en histoire à l’Université Laval, à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris et à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), il est devenu en 2008 professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).
  • Il est l’auteur de plusieurs essais, notamment Sports et loisirs : une histoire des origines à nos jours, ainsi que des romans de la série L’homme de l’ombre.
  • Ses capsules L’Histoire nous le dira ont généré plus de 22 millions de visionnements sur YouTube