Alexandra Stréliski passe à Montréal en coup de vent, avant de regagner l’Europe, où elle habite la moitié du temps. La brillante pianiste et compositrice me donne rendez-vous au café In Gamba, rue Saint-Viateur, dans mon quartier du Mile End. La veille, elle traversait l’Atlantique.

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Je découvre qu’elle habite dans ma rue, à 200 mètres de chez moi… depuis 13 ans. Je ne l’avais jamais remarquée. Peut-être parce qu’elle est, de son propre aveu, introvertie. Peut-être parce qu’elle partage sa vie désormais entre les Pays-Bas et le Québec. Peut-être parce qu’en somme, il n’y a que trois ans qu’elle est sortie de l’anonymat.

Son deuxième album, INSCAPE, salué par la critique à sa sortie en octobre 2018, a connu un succès populaire phénoménal. Cette collection irrésistible de pièces minimalistes, dites néoclassiques, s’est écoulée à ce jour à plus de 100 000 exemplaires et compte quelque 110 millions d’écoutes en continu dans le monde.

Alexandra Stréliski a été la grande gagnante du gala de l’ADISQ de 2019, avec trois Félix (dont ceux de l’auteur(e)-compositeur ou compositrice et de la révélation de l’année), puis la lauréate en 2020 du Félix de l’interprète féminine de l’année – ce qui est plutôt inédit pour une artiste qui ne chante pas – et du prix Juno de l’album instrumental.

Sa vie a changé du tout au tout, du jour au lendemain. « Avant, je faisais de la musique pour des publicités en studio. Maintenant, je fais des entrevues et des spectacles ! », dit-elle en riant. La tournée de l’album INSCAPE l’a menée un peu partout, en Europe et aux États-Unis, jusqu’à ce que tout s’arrête net avec la pandémie.

Depuis plus d’un an, elle vit à Montréal et à Rotterdam, où son amoureuse, d’origine brésilienne, est professeure d’université. « Au début, j’étais très réticente à parler de ma vie privée. Et pas seulement parce que je suis homosexuelle. J’ai beaucoup parlé de ma dépression, mais j’avais besoin d’avoir une certaine limite. Même si à un moment donné, quand tu es gaie, le fait de ne pas le dire te fait violence. Dans ma vie de tous les jours, je ne l’ai jamais caché. »

Alexandra Stréliski ne cherche pas le conflit. Elle évite la bisbille et le brouhaha des réseaux sociaux. On ne la retrouve que très rarement sur Twitter, où sa sœur aînée, l’humoriste Léa Stréliski, est au contraire une personnalité bien connue. Et ce n’est pas pour y partager ses opinions pourtant nuancées sur les questions d’actualité et les débats de société, qu’elle trouve souvent violents.

Je suis quelqu’un qui a besoin d’harmonie ! Je préfère jouer du piano et me tenir un peu loin de tout ça. Twitter, en particulier depuis un an, est comme une gangrène : les antivax, les covidiots, les wokes, les nouveaux nazis ! Peut-on discuter calmement ?

Alexandra Stréliski

« Il y a toutes sortes de gens. Une personne qui remet en question le vaccin n’est pas forcément conspirationniste. Il y a des gens qui ont peur. À la place de dire qu’ils ont peur, ils cherchent à juger les autres. De l’autre côté, on les blâme aussi. Alors que c’est de notre système de santé défaillant qu’on devrait surtout parler, il me semble. »

Elle se considère comme une humaniste. Si elle reconnaît qu’il est parfois nécessaire de prendre position politiquement, voire de militer, il faut en revanche, selon elle, rester à l’écoute. « Je pense qu’on change les choses dans le dialogue. En campant sur nos positions, on ne fait que se blesser les uns les autres. Je ne dis pas qu’on peut débattre de faits scientifiques, mais on peut rehausser le débat. Il faut trouver une façon de créer des ponts avec les gens anxieux. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Alexandra Stréliski

La pianiste crée des ponts avec sa musique, qui a accompagné beaucoup de gens depuis le début de la pandémie. Ses mélodies douces et accrocheuses ont servi de baume à l’anxiété généralisée causée par la COVID-19. « Les gens ont adopté cet album-là dans leur quotidien, dans leur vie. Pour les naissances, les décès, la relaxation, le yoga, les balades en auto. Même avant la pandémie. Ça a résonné très fort. »

Alexandra Stréliski était à Saskatoon lorsque l’annonce d’une pandémie mondiale a provoqué l’annulation du gala des prix Juno, à la mi-mars 2020. « Il faisait -20 °C. Il n’y avait personne. Alors je me suis mise à jouer du piano sur mes réseaux sociaux. Ça a vraiment explosé. C’est un peu notre rôle, comme artistes, d’être là pour les gens quand ça va mal, et de panser les plaies, d’apaiser ou de faire rire. Je m’apaise moi-même avec ma musique ! C’est ma propre médecine. »

Elle a beaucoup parlé, depuis la sortie d’INSCAPE, de santé mentale. Cet album subtil, sensible et élégant, qui comprend notamment la pièce Burnout Fugue, a été composé après le creux de vague de sa dépression, en 2015, pendant une année d’introspection. « C’est le récit de la crise existentielle de ma trentaine, dit-elle. Une séparation amoureuse, un burn-out, une dépression, ça remet les choses en perspective. »

Ce dont elle n’a pas parlé, mais dont elle a énormément souffert, c’est d’être séparée à l’époque de son beau-fils de 5 ans, l’enfant de son ex-compagne, qu’elle a connu alors qu’il n’avait que 3 mois. Cette peine d’amour particulière a beaucoup nourri les mélodies d’INSCAPE. Elle se demande aujourd’hui, à 36 ans, si elle veut des enfants et à quel moment.

Le fil familial

Née d’une mère abitibienne et d’un père français – Jean-Jacques Stréliski, l’un des cofondateurs de l’agence de marketing Cossette –, Alexandra a grandi dans une famille attirée par les métiers des communications. Son frère Mathieu est un spécialiste de la stratégie numérique et sa sœur Léa, qui chronique parfois dans nos pages, travaillait auparavant en publicité.

C’est tout naturellement que la pianiste a elle aussi débuté dans le métier, à 23 ans, à sa sortie de l’université et à la suggestion de sa sœur, en composant des musiques pour des agences de publicité. Si elle dit y avoir beaucoup appris, elle préfère aujourd’hui « revenir à l’essentiel de pourquoi [elle fait] du piano ».

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Alexandra Stréliski

Dès qu’elle a commencé à jouer de son instrument, enfant, elle a constaté l’effet et la réaction qu’elle suscitait chez les gens. Ces jours-ci, elle est pleinement investie dans la composition de son nouvel album, que l’on peut espérer dans environ un an. « Ça prendra le temps que ça prendra ! », précise-t-elle. De nouvelles pièces seront offertes sous peu sur les plateformes numériques.

Pour la première fois de ma vie, mon travail, c’est écrire un album. Pour moi, ça veut dire faire de l’espace et attendre que la musique émerge. Je ne suis pas une artiste cérébrale dans mon approche. C’est-à-dire que pour rester inspirée, il me faut fouiller, tirer sur des ficelles. Mais après, il faut tout oublier et laisser la musique émaner.

Alexandra Stréliski

Elle s’est trouvé aux Pays-Bas, grâce à son frère, des ancêtres Stréliski, musiciens, chanteuses et chefs d’orchestre juifs polonais, exilés en Hollande il y a quelques siècles. « Je suis à fond là-dedans. Je suis allée voir leurs maisons. Certains sont morts dans les camps, évidemment. C’est lourd de sens. Je remonte le fil de ma famille. »

Si elle a passé beaucoup de temps en Europe depuis un an et demi, elle ne renonce pas pour autant à sa vie montréalaise, dans ce quartier du Mile End qu’elle a adopté au début de la vie adulte. « Je suis bien chez moi avec mon piano. C’est mon état naturel ! »

Au moment de notre rencontre, elle venait de renoncer à déménager pour une énième fois son piano droit, de son appartement au studio Lamajeure au centre-ville, dont elle est copropriétaire depuis mars. Son Lodz l’accompagne depuis ses 6 ans, alors qu’elle habitait Paris, où elle a fait son primaire. Elle l’a traîné dans un chalet chez des amis et dans l’appartement que lui a prêté pendant quelques mois le pianiste Chilly Gonzales, malgré un « escalier aux angles impossibles ».

« Les déménageurs sont devenus mes chums ! dit-elle mi-figue, mi-raisin. J’aime enregistrer sur mon piano. Mais mon pauvre piano, il faut vraiment qu’il arrête de bouger ! Il va rester chez moi, à la maison. »

Questionnaire sans filtre

Le café et moi : Trop. Toute la journée. Noir avec une touche sucrée.

Les gens que j’aimerais réunir à table, morts ou vivants : J’ai récemment découvert que je provenais d’une longue lignée d’ancêtres juifs musiciens, et ça m’intrigue beaucoup. Je les réunirais bien autour d’une table pour leur poser des questions.

La dernière fois que j’ai pleuré : Discrètement, dans l’avion, en regardant un film avec Meryl Streep…

Le don que j’aimerais posséder : La capacité de lire beaucoup de livres

Les qualités que je recherche chez l’autre : La bienveillance, l’ouverture d’esprit et le sens de l’humour

Ce qui me fait rire à tout coup : La vidéo sur YouTube avec les chèvres qui hurlent comme des humains

Un voyage qui me fait rêver : Randonner sur la cordillère des Andes

Ma devise favorite : « There is a crack in everything, that’s how the light gets in » — Leonard Cohen (Il y a une fissure dans tout, c’est ainsi que la lumière peut passer)

Qui est Alexandra Stréliski ?

– Née à Montréal en 1985 et a vécu une partie de son enfance à Paris.

– Formée au Conservatoire de l’Université McGill et à l’Université de Montréal. En parallèle d’une carrière de musicienne dans l’univers publicitaire, elle a fait paraître un premier album, Pianoscope, en 2010.

– Le réalisateur Jean-Marc Vallée a utilisé ses musiques dans les bandes sonores de son long métrage Dallas Buyers Club en 2013 (sa musique accompagnait le montage du film lors de la cérémonie des Oscars) et dans les séries Sharp Objects et Big Little Lies.