Il y a presque un an que Joe Biden a remporté l’élection de 2020 et beaucoup semblent regretter leur choix, selon Chris Cillizza de CNN, qui notait cette semaine que seul Donald Trump a été moins populaire que Biden à ce stade d’un premier mandat présidentiel. Le taux d’approbation du démocrate a en effet chuté de 57 % à 42 % depuis son entrée à la Maison-Blanche.

Frédérick Gagnon
Frédérick Gagnon Titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand et professeur de science politique, Université du Québec à Montréal

Biden a certainement connu des difficultés (retrait chaotique d’Afghanistan, inflation, nouvelles vagues de COVID-19), mais son impopularité en dit plus long sur la complexité de la tâche présidentielle que sur sa propre performance.

La mission la plus difficile au monde

Les titres de récents ouvrages du journaliste John Dickerson et de l’historien Jeremi Suri résument bien à quel point la présidence américaine est devenue périlleuse aujourd’hui : The Hardest Job in the World et The Impossible Presidency. Les fondateurs du pays ne voulaient pas d’une présidence trop puissante : ils ont permis au Congrès de refuser d’adopter ses lois et ses budgets et à la Cour suprême d’invalider ses décisions.

Deux siècles plus tard, ce système reste en vigueur, mais dans une société où l’on promet d’élire des superhéros à chaque scrutin présidentiel.

Lors de l’élection de 2020, Biden a donc expliqué comment il enrayerait l’une des pires pandémies de l’histoire, la plus grave crise économique depuis les années 1930, des tensions raciales sans précédent depuis les années 1960, des changements climatiques de plus en plus inquiétants et la montée inévitable de la Chine. Aussi bien lui demander de vider un océan à la cuillère !

L’illusion d’avoir la situation en main

Comme d’autres présidents avant lui, Biden est donc aux prises avec des enjeux sur lesquels il a bien peu de contrôle. Dans le livre de Dickerson, c’est ce qu’un ancien chef de cabinet de George W. Bush nomme « l’illusion d’avoir la situation en main ». Cette illusion a fait croire à Lyndon Johnson qu’il pouvait gagner au Viêtnam, à George W. Bush que renverser Saddam Hussein insufflerait un vent de démocratie au Moyen-Orient, et à Biden que les talibans ne reprendraient pas le pouvoir en Afghanistan si rapidement.

La chute brutale des appuis à Biden, de 57 % à 42 % en neuf mois, montre que les Américains ne se laissent plus facilement convaincre que le président peut tout réussir.

La tâche présidentielle est d’autant plus périlleuse que l’hyperpolarisation au pays, qui atteint des sommets rarement vus, amène un nombre croissant d’électeurs à ne même plus reconnaître la légitimité du président s’il n’est pas de leur parti.

Si l’on décortique les 42 % d’appui à Biden ces jours-ci, on note que seulement 4 % des électeurs républicains sont satisfaits du président, contre 92 % de démocrates (selon Gallup). On observait l’inverse à pareille date du mandat de Trump : 8 % des démocrates et 80 % des républicains l’appuyaient.

Le clivage était également fort lors des présidences précédentes, mais pas à ce point. Avant que les évènements du 11 septembre 2001 ne catapultent la popularité de W. Bush à 90 % au pays, 27 % des démocrates lui étaient favorables malgré sa victoire controversée à l’élection de 2000. En novembre 2009, près de 20 % de républicains étaient satisfaits de la performance de Barack Obama. Bush fils et Obama avaient fini par perdre des appuis chez les électeurs du parti adverse, mais Trump et Biden n’avaient presque aucun capital de sympathie auprès de ces électorats dès leur entrée au bureau Ovale.

Le meilleur ne reste pas à venir

Le président est donc en situation de survie politique de plus en plus tôt, parfois dès le début de son mandat. La cérémonie d’investiture de Trump n’était même pas terminée que certains démocrates du Congrès voulaient déjà le destituer. On peut penser que les élus républicains, dont plusieurs répètent encore la fausseté voulant que Biden soit devenu président grâce à une fraude électorale majeure, lanceront toutes sortes d’enquêtes, voire un processus de destitution à leur tour, s’ils reprennent le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat lors des élections de mi-mandat de 2022, un scénario fort probable tant les majorités démocrates sont minces.

On comprend dès lors l’empressement de Biden de convaincre le Congrès d’adopter ses projets, dont des investissements de 1200 et de 3500 milliards de dollars dans les infrastructures, les services sociaux et la lutte contre les changements climatiques.

PHOTO ANDREW HARNIK, ASSOCIATED PRESS

Joe Manchin, en point de presse, qui est l'un des deux sénateurs démocrates de tendance conservatrice qui menacent de faire dérailler le plan de relance de Joe Biden.

Ces plans, revus à la baisse pour plaire à deux sénateurs démocrates plus conservateurs, seraient sans doute le principal legs de Biden, surtout si des majorités républicaines au Congrès l’empêchent de faire quoi que ce soit après les élections de 2022. L’appui de certains républicains au plan d’infrastructures montre que la collaboration est certes possible, mais l’échéance électorale de 2024 incitera surtout ceux-ci à s’opposer à Biden, tentant de convaincre au passage les nombreux insatisfaits de redonner la présidence à un républicain. À Trump peut-être.

Plus près qu’on pense

PHOTO KEVIN LAMARQUE, ARCHIVES REUTERS

Joe Biden et Justin Trudeau en juin dernier lors du dernier sommet du G7, en Grande-Bretagne

L’hyperclivage politique aux États-Unis et la perte de légitimité du président aux yeux des électeurs de l’autre parti causent une incertitude politique rarement vue chez nos voisins du Sud. Les fréquentes impasses à Washington, l’incapacité des deux partis à collaborer pour régler les problèmes du pays, les multiples alternances au pouvoir lors des récentes élections et la tentative d’insurrection au Capitole le 6 janvier dernier sont signe que la démocratie du principal partenaire du Canada est fragile. L’ampleur des défis évoqués dans ce texte indique par ailleurs que Biden n’aura pas beaucoup de temps et d’attention à accorder aux relations avec le Canada au cours de ce mandat.

Pour aller plus loin

  • Consultez l’analyse de Chris Cillizza de CNN à propos de la chute de popularité de Joe Biden aux États-Unis
  • Lisez l’ouvrage The Hardest Job in the World : The American Presidency, de John Dickerson
  • Lisez l’ouvrage The Impossible Presidency : The Rise and Fall of America’s Highest Office, de Jeremy Suri
  • Lisez l’ouvrage Les États-Unis d’Amérique. Les institutions politiques, de Claude Corbo et Frédérick Gagnon, pour mieux comprendre les relations du président avec les autres acteurs du système américain
  • Lisez l’ouvrage 2020 : L’Amérique au bord du gouffre, de Rafael Jacob, sur l’ampleur des crises qui frappent les États-Unis à l’heure de Biden
Regardez l'analyse de Chris Cillizza sur le site de CNN (en anglais)