Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, quatre artistes nous présentent, à tour de rôle, leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à Kim Thúy.

Kim Thúy Écrivaine

Juste avant la pandémie, une de mes tantes et ma mère discutaient au comptoir de ma cuisine d’une de mes photos dans une revue. Ma tante cachait mes yeux avec sa main alors que ma mère disait tout naturellement : « Si seulement tu avais les grands yeux de tes fils, tu serais plus jolie. » Et ma tante d’ajouter : « Tu aurais dû nous écouter pour la chirurgie quand tu étais plus jeune. Maintenant, c’est trop tard. Il y a trop de photos de toi publiées. »

Je connais depuis toujours cette opération vouée expressément à empêcher des paupières comme les miennes de se rétracter comme des portes de garage : deux simples incisions qui deviennent deux cicatrices, ce qui oblige les paupières de s’ouvrir vers le haut, à l’occidentale. Il y a une dizaine d’années, une amie de ma mère m’a même proposé ses dernières trouvailles importées de la Corée : deux fines bandes de « papier collant » pour obtenir temporairement le même résultat. Une autre de mes tantes utilisait un cure-dent pour tracer une ligne sur ses paupières tous les matins pendant toute son adolescence, espérant que ces traces allaient devenir des cicatrices permanentes.

Avant ces « grands » yeux, il y avait les dents.

La pratique millénaire des bourgeois vietnamiens de se noircir les dents est devenue une pratique sauvage quand la France a commencé à planter du café et des hévéas au Viêtnam. Dès lors, les chanteurs ont cessé de glorifier ces perles de jais et les poètes, de célébrer cette laque noire si puissante qu’aucune autre couleur ni aucune carie ne pouvaient y laisser d’empreintes.

Difficile à croire, mais juste avant l’arrivée du beurre et de la valse, les dents blanches étaient considérées comme repoussantes, car elles rappelaient celles des morts et représentaient celles des vampires.

Après les dents, il y a eu la langue.

Mon oncle Chung a commencé à écrire en vietnamien à 18 ans même s’il avait fait toute son éducation au Viêtnam. Dans le but d’accélérer l’apprentissage, il était interdit aux élèves de parler une autre langue que le français à l’école, et ce, même pendant les récréations. Mes grands-parents n’avaient pas choisi un nom français pour mon oncle. Alors, selon l’inspiration du moment, ses enseignants lui offrent un nom différent à chaque rentrée scolaire : Charles, Antoine, Henri... Ses études dans ces pensionnats très prisés ont certainement contribué à son audace très précoce de former un parti politique, composé de jeunes qui voulaient représenter les citoyens coincés entre deux lignes de tir dans un pays en guerre. Parallèlement, ces séjours plongés dans les profondeurs de la culture française lui ont fait détester la sauce de poisson, soit l’ingrédient principal et l’essence même de la cuisine vietnamienne. Heureusement, sa gourmandise lui a permis d’aimer tout de même quelques plats, soit les moins affirmés, les moins forts sur la langue.

Après la langue, il y a eu l’écriture.

Le vietnamien s’écrivait avec des caractères comme le chinois. C’était une langue dessinée avant d’être romanisée. En 1651, le jésuite Alexandre de Rhodes a noté en alphabet latin le son des mots vietnamiens pour en faire le premier dictionnaire. En 1918, les images des caractères ont été officiellement remplacées par les lettres « a, b, c ». Auparavant, on pouvait voir les « jambes » dans le caractère « personne », les gouttes d’eau dans « rivière », les « ventricules » dans « cœur »... Malgré la disparition de ces images, certaines persistent : « larme » est composée de deux mots : nước (eau) + mắt (yeux) ; « patriotisme » : yêu (aimer) + đất (terre) + nước (eau).

Après l’écriture, il y a eu le nom.

Pendant longtemps, j’ai envié les Françaises de pouvoir porter le nom de leur mari. Plus jeune, j’avais amputé volontairement mon nom pour le réduire à Kim LY, car un micro-ralentissement dans la prononciation de ces deux sons pouvait laisser croire que je portais un nom commun : Kim(ber)Ly. Entre Vietnamiens, je continuais à être Thúy. Le « Thành » de mon nom de famille a été complètement écarté. Pourtant, il veut dire « devenir ». Il a fallu la publication de mon premier livre, ru, pour que j’ose exposer mon prénom « Thúy » en plus d’y laisser l’accent aigu. À mon grand étonnement, cet accent est préservé partout où on mentionne mon nom. Les gens sont fiers de me raconter comment ils ont procédé pour trouver ce « ú ». Pourquoi insister ? Parce que sans l’accent, le mot « thuy » n’existe pas en vietnamien.

Ma descendance aura de la difficulté à me retrouver, car « Thúy » est souvent répertorié en tant que nom de famille. Mais je crois que ce nom accompagné de mes yeux souriants en forme de deux traits d’union leur donnera plus d’indices pour connaître mon identité que si je m’appelais Kimberly Larose ou Kim St-Laurent.

Grâce à toutes ces délicates attentions accordées à mon accent aigu durant la dernière décennie, j’ose aujourd’hui signer ce texte ainsi :

Amitiés,

LÝ THÀNH Kim Thúy