Rencontrer le dramaturge Michel Marc Bouchard, c’est accepter de dialoguer et de débattre de sujets qui n’ont rien à voir avec le théâtre. La politique, l’inculture de certains Québécois, l’avenir de la langue française, tout cela anime et préoccupe ce passionné qui repousse du revers de la main la facilité et la complaisance.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

La pandémie a été éprouvante pour Michel Marc Bouchard. L’auteur d’une trentaine de pièces, dont plusieurs transposées au cinéma, a vu des dizaines de productions internationales de ses œuvres tomber au combat les unes après les autres.

« Avec le recul, je pense que j’ai traversé une période dépressive. J’ai vécu quelque chose de particulier. J’ai tendance à écrire des drames plutôt noirs. Durant la pandémie, je me suis demandé si j’avais le luxe de faire ça, d’ajouter à la noirceur ambiante. »

Cela explique sans doute que sa dernière pièce, Embrasse, qui a été l’un des moments forts de la rentrée théâtrale et dont la série de représentations prend fin aujourd’hui, a pris une tournure différente au cours de cette période tourmentée. « Au départ, je posais la question : est-ce que l’art pour les créateurs est une forme de rédemption, pardon, de réconciliation avec la vie ? À un moment, je me suis dit que le public n’avait pas à subir ça. »

Michel Marc Bouchard a donc fait ce qu’il réussit de mieux depuis 40 ans, écrire une histoire enlevante dans laquelle il réussit à imbriquer sa poésie dans un cadre tout sauf poétique (une boutique de centre commercial dans ce cas-ci) pour faire jaillir un torrent de mots, de douleurs et de vérités dissimulées.

Le conjoint de Michel Marc Bouchard est médecin. « Je le regardais partir le matin avec une certaine angoisse. Ça m’a amené à faire des tâches domestiques pour m’assurer que mon soldat avait tout le confort à son retour. »

Durant la pandémie, Michel Marc Bouchard a souvent pris la parole dans certains médias au nom des artistes. Il n’en pouvait plus de voir que le milieu des arts ne faisait jamais partie du plan de relance du gouvernement. « J’avoue que lorsqu’on nous a demandé de nous réinventer, ça m’a mis en colère. Ça fait 2500 ans que le théâtre se réinvente. Cela dit, je crois qu’ils ont trouvé, au bout du compte, de bonnes solutions. »

L’inculture des Québécois

Originaire de Saint-Cœur-de-Marie (aujourd’hui fusionné à Alma), Michel Marc Bouchard a développé très jeune le désir de s’engager. Dès l’âge de 12 ans, il adhère aux 4-H, puis à Jeunesse du monde et Jeunesse en marche. « J’ai même été membre du Parti communiste. J’étais jeune et je ne comprenais pas pourquoi on ouvrait mon courrier au bureau de poste. »

Son envie d’étudier dans le domaine des arts et lettres a été mise en veilleuse à la demande de ses parents qui ont obtenu de leur fils qu’il aille d’abord faire des études en tourisme au cégep de Matane. « Ils voulaient que j’aie un diplôme “alimentaire”, au cas où. Je peux-tu te dire que j’ai passé plus de temps avec la troupe de théâtre qu’à étudier le tourisme ? »

Après des études en théâtre à l’Université d’Ottawa, il écrit ses premières pièces au début des années 1980. La consécration ne tarde pas à venir avec la création, en 1987, des Feluettes ou la répétition d’un drame romantique. Le choc est immense pour le public qui reçoit en pleine gueule cette nouvelle voix du théâtre québécois.

Mais avant d’être un dramaturge, Michel Marc Bouchard est un citoyen critique de son milieu, grand ou petit. Sa boulimie de l’actualité nourrit ses opinions nombreuses et souvent acérées. Au moment de notre rencontre, le premier ministre d’Haïti, Ariel Henry, venait de limoger le procureur qui le menaçait d’inculpation. « Mon réflexe a été d’aller écouter la radio haïtienne de Montréal pour avoir un point de vue différent. »

Il s’abreuve d’actualité, mais aussi d’histoire et de culture. « Je sais d’où je viens. Et je ne viens pas d’un milieu avec une grande culture. Je l’ai puisée en regardant Les beaux dimanches et Ciné-Club. Mais on a encouragé ma curiosité. Si on n’encourage pas la curiosité, à quoi sert l’éducation ? C’est Descartes qui disait que le seul excès qu’on peut avoir dans la vie, c’est la curiosité. »

Le Québec qui n’est pas curieux et qui fait preuve de paresse intellectuelle l’horripile au plus haut point. C’est pourquoi il ne rate pas une occasion de cogner sur ce clou dans ses pièces (La divine illusion, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, Embrasse, etc.). « C’est rendu qu’on réclame le droit de ne pas savoir. C’est incroyable. »

Et à l’étranger, là où ses pièces sont beaucoup jouées, comment perçoit-on cette facette du Québec ?

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Michel Marc Bouchard

Des Béotiens, il y en a partout. On valorise une culture des sens, j’entends par là “je suis confortable, j’ai bien mangé et je m’en vais dormir”. Il n’y a plus de place pour une culture académique ou intellectuelle. Toute l’humanité fait face à ce problème.

Michel Marc Bouchard

Alors, qu’est-ce que le public brésilien, italien ou ukrainien voit dans ce théâtre ancré dans la culture québécoise par sa trame et résolument universel par ses thèmes ? « Je ne crois pas que le théâtre soit un outil d’enseignement ethnologique. On monte une pièce d’abord parce qu’elle est bonne. Il y a eu 175 productions des Muses orphelines. Cette pièce parle à la jeunesse du monde entier. C’est une œuvre d’affirmation face à demain et du rejet du passé. C’est ça que les gens voient. »

Michel Marc Bouchard a souvent abordé le thème de l’homosexualité dans ses pièces. Dans certaines villes, comme Kiev où a été présentée Tom à la ferme, son œuvre devient un « outil politique ». L’auteur s’en est rendu compte lorsqu’il a vu des policiers assurer la sécurité des spectateurs le soir de la première.

« De mon côté, je pense avoir pas mal fait le tour du sujet de l’homosexualité. Cela dit, tout n’est pas réglé dans la société. Prenons juste le monde du sport. Il y a beaucoup à faire. »

Une langue qui vieillit

Notre rencontre a eu lieu quelques jours avant les élections fédérales du 20 septembre dernier. La campagne qui s’achevait le laissait complètement froid. « On est en train de changer de gérant de banque. Le Canada demeure centriste. Même le Parti conservateur s’est recentré. »

On tient souvent pour acquis que Michel Marc Bouchard, ambassadeur de premier plan de la culture québécoise, est un ardent souverainiste. « J’ai toujours été ambigu face à ça. Je n’ai pas voté au premier référendum et j’ai voté oui au second. Mais en même temps, j’ai accepté des honneurs du Canada. En revanche, je suis nationaliste. Je fais cette différence. Avec mes pièces, je fais voyager notre culture dans le monde. »

Le sujet qui lui tient sans doute le plus à cœur est le sort de la langue française, celle qu’il manie tous les jours devant son écran d’ordinateur.

Je trouve que c’est une langue qui ne sait pas rebondir. Elle vieillit. Tous les néologismes sont en anglais. Prends le terme woke… Pourquoi on ne parle pas des éveillés ? On dirait qu’on a honte de notre langue. Est-ce qu’on s’en va vers une langue morte ? Je me pose souvent la question.

Michel Marc Bouchard

Il considère que sur les 30 pièces qu’il a écrites, une dizaine sont « bonnes » et les autres « pas trop pires ». Parmi celles qui passent la rampe, selon lui, on trouve Les feluettes, Les muses orphelines, Le chemin des passes dangereuses, L’histoire de l’oie, Le peintre des madones, Le voyage du couronnement, Le manuscrit du déluge, Christine, la reine-garçon, La divine illusion, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé et Embrasse.

Une tension dure à porter

Ce travailleur acharné a, en attendant la création de son opéra La beauté du monde prévue en mars 2022, profité du cloisonnement imposé par la pandémie pour écrire trois pièces à un seul personnage, ainsi qu’une série de nouvelles autobiographiques. « Ça m’a fait du bien. En plus, il n’y a pas de production en vue. J’ai écrit ça sans promesse. »

Il prend un moment d’arrêt et dit qu’il est parfois fatigué de porter en lui des histoires et des personnages qui ont des choses graves à dire. « Le théâtre est un art de conflits. On oppose constamment nos paradoxes. Les gens ne savent pas à quel point c’est lourd, l’écriture dramatique. Tu as continuellement cette tension en toi. Mon chum côtoie le drame, mais moi, je le crée. »

L’occasion était belle de lui demander quelle est la première chose qui l’habite quand il se met à écrire. « Sans doute un ingrédient que l’on retrouve dans le yogourt, quelque chose qui fermente. Des fois, je suis plus brillant dans ma douche que devant mon ordinateur. Un auteur écrit tout le temps. Vous savez, moi, je peux tuer un personnage en choisissant ma laitue à l’épicerie. »

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Michel Marc Bouchard

Questionnaire sans filtre

Le café et moi : Louis, mon héros de chum, prépare mon déjeuner avant de partir pour aller soigner les gens. Je bois donc mon café avec amour et gratitude.

Les gens, morts ou vivants, que j’aimerais réunir autour d’une table : Mon grand-oncle Ferdinand Larouche, Gaston Miron, Christine de Suède, Marie-Claire Blais, Carl Sagan et Oscar Wilde. Tout ce monde à la table de Chrystine Brouillet.

La dernière fois où j’ai pleuré : Je suis hypersensible, alors ça m’arrive 10 fois par jour. Une nouvelle à la télé, un livre, un film, une musique, un ami malade, un anniversaire, une victoire olympique. Je suis caméléon à l’émotion de l’autre. Je verse des larmes sur mes propres pièces. Ça, c’est plus gênant.

Un don que j’aimerais posséder : La sagesse. Pas trop, juste assez. Celle qui apporte le calme et la sérénité.

Sur ma pierre tombale, j’aimerais que l’on inscrive : L’amour parfait, s’il existe, c’est la création. Va ! Écris le monde !

Qui est Michel Marc Bouchard ?

Né le 2 février 1958

Auteur d’une trentaine de pièces, dont Les feluettes ou la répétition d’un drame romantique, Les muses orphelines, Le chemin des passes dangereuses, L’histoire de l’oie, Le voyage du couronnement, Le manuscrit du déluge, Christine, la reine-garçon, La divine illusion, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé et Embrasse.

Sa pièce Les feluettes a été transposée au cinéma (Lilies) par John Greyson en 1993 et adaptée en opéra en 2016.

Sa pièce Tom à la ferme a été adaptée au cinéma par Xavier Dolan en 2013.

A été reçu officier de l’Ordre du Canada en 2005, puis fait chevalier de l’Ordre national du Québec en 2012 et 2015.

A été fait compagnon de l’Ordre des arts et des lettres du Québec en 2019.