Denys Arcand vient d’avoir 80 ans, mais n’a rien perdu de son mordant. Si vous en doutez… attendez de connaître la prémisse de son prochain film ! Il en a discuté récemment, autour d’un café, avec notre éditorialiste Alexandre Sirois.

Alexandre Sirois
Alexandre Sirois La Presse

Pour tout vous dire, c’est à la toute fin d’une entrevue de plus de 90 minutes qu’on aborde avec le cinéaste Denys Arcand le sujet de son prochain film.

Il nous avait dit dès le départ qu’il ne nous révélerait que la « prémisse ». Le tout est encore très secret. Le scénario est « en gestation ». Mais vous nous permettrez de vous en parler au tout début de ce texte parce que…

Eh bien…

Attachez vos tuques avec de la broche.

Et écoutons-le.

« Ça se passe dans une maison pour personnes âgées, dans laquelle il y a une fresque qui dépeint le premier voyage de Jacques Cartier à Hochelaga. Et un jour arrive un groupe de Mohawks… Ils disent : “Cette fresque est une insulte aux Premières Nations. Faites-la disparaître, sinon nous campons ici indéfiniment.” »

Et le cinéaste d’ajouter : « Là, les médias s’emparent de ça, le gouvernement est mis en question et la marde pogne. »

Denys Arcand nous reçoit dans des bureaux situés dans un édifice à l’angle de l’avenue Papineau et du boulevard René-Lévesque. Quelques heures plus tard, il y aura sur place des auditions pour son film, sobrement intitulé Testament.

Il semble en pleine forme. Il a conservé sa voix de stentor, son ton assuré et son rire franc.

Et s’il a vieilli, il n’a rien perdu de son mordant, visiblement.

Il est clair qu’avec un sujet pareil, il va déchaîner les passions.

Une fois de plus.

On l’écoute nous parler de sa nouvelle idée.

On discute aussi longuement de son cinéma en général.

Et on pense à Franz Kafka, qui disait, au sujet de la littérature : « Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? »

Avec son cinéma, Denys Arcand nous anime, nous chavire, nous tiraille et nous essouffle, pour paraphraser le chanteur Jim Corcoran.

Depuis des décennies.

Et c’est pour ça qu’on l’aime.

***

Mais c’est probablement pour cette raison que certains, aussi, ont souvent été si durs avec celui qui demeure le seul cinéaste au pays qui a été récompensé par l’Oscar du meilleur film étranger.

« Je dis souvent ça à mes collègues. Eux, ils font des films et les gens disent : “On n’est pas tout à fait d’accord avec la fin, il y a des longueurs ici et là.” Moi, ce n’est pas ça ! C’est : “Je suis insulté, ce type est un fumier.” »

— Vous êtes peut-être le Gaétan Barrette du cinéma québécois ? lui suggère-t-on.

Il éclate de rire.

— C’est peut-être ça ! Pourtant, je n’ai rien réformé et je n’ai pas été en position de pouvoir !

La relation amour/haine des Québécois avec lui a débuté très tôt. Plusieurs de ses documentaires, avant qu’il ne se consacre presque exclusivement à la fiction, ont provoqué des réactions épidermiques.

Lorsqu’il a conclu qu’il n’y aurait « pas de révolution socialiste au Québec » après avoir passé deux ans dans les usines textiles (pour son documentaire On est au coton), on lui a reproché, notamment, d’« être défaitiste et de nuire à la lutte des classes ».

On lui est aussi « tombé dessus à bras raccourcis » après son documentaire sur les élections provinciales de 1970, Québec : Duplessis et après.

« J’avais conclu que l’indépendance du Québec me semblait un rêve irréalisable. Un rêve certes valable et enthousiasmant, mais qui ne se ferait pas. »

Bref, des détracteurs, il en a depuis longtemps.

Pourtant, il n’a rien d’insolent, Denys Arcand.

C’est un brillant observateur, aussi perspicace qu’implacable, de la société québécoise et nord-américaine.

En revanche, il ne s’est jamais empêché de dire ce qu’il pensait.

Dans ses films et en marge de ses films.

Même si ce qu’il voulait nous dire, parfois, était ce que plusieurs ne voulaient pas entendre.

Et même si ce qu’il avait à dire n’était pas, à une époque ou à une autre, politiquement correct.

***

Comment Denys Arcand fait-il pour mettre le doigt sur nos bobos collectifs, parfois même avant qu’ils ne se mettent à faire vraiment très mal ?

« Je n’ai pas d’explication intelligente, répond-il. Mais en général, c’est ça, le rôle de l’art dans la société. C’est d’annoncer ce qui vient. »

Dans L’âge des ténèbres, qui date de 2007, il avait même déjà abordé la controverse à venir au sujet du mot qui commence par N.

« J’avais fait une scène où Marc Labrèche, qui est un fonctionnaire provincial, est cité à comparaître devant ses supérieurs parce qu’il a employé le mot “nègre”. Il a parlé de son voisin, qui est joué par Didier Lucien, qu’il aime beaucoup. »

Dans cette scène, on voit aussi une dame de l’Office de la langue française dire que le mot a été déclaré, au Québec, un « non-mot », raconte-t-il.

Et lorsque l’ami (noir) du fonctionnaire tente de prendre sa défense, « quelqu’un de blanc lui dit : “Taisez-vous !” », ajoute le cinéaste.

Aujourd’hui, il s’indigne de voir que certains vont même jusqu’à dénoncer Dany Laferrière en raison de sa position dans ce débat enflammé.

« Et ce sont des Blancs qui lui interdisent de parler comme ça ! », s’exclame le cinéaste, qui n’en revient pas non plus qu’on ait pu interdire la présentation de la pièce Kanata de Robert Lepage.

Ces préoccupations seront donc au cœur de son nouveau film.

L’actualité lui donne du grain à moudre, de toute évidence.

Est-ce que le café sera corsé ?

« J’essaie de voir clair là-dedans. Quelle est la part de la raison ? Où doit-on aller ? Je n’ai pas de réponse, mais je me dis que c’est le débat dans lequel on va vivre dans les 10, 15, 20 prochaines années. »

***

Alors qu’il vient de célébrer son 80anniversaire, Denys Arcand, fils d’un pilote de bateau de Deschambault (dans le comté de Portneuf), garde le cap.

Malgré les apparences, il s’est peut-être même assagi un peu.

Il va même jusqu’à nous dire qu’il arrive désormais à relativiser les insultes qu’on lui lance.

C’est que depuis une dizaine d’années, parallèlement, il reçoit aussi beaucoup de marques d’affection de la part du public.

« Les gens me parlent partout, tout le temps. »

On lui demande quand sortira son prochain film, par exemple. Et s’il répond qu’il est « vieux », « tanné » ou « fatigué », on l’encourage à en faire un autre.

« C’est très touchant », se confie-t-il.

« Ça rend terriblement heureux. »

Denys Arcand a même l’impression d’être en train de faire la paix avec la mort.

Plus jeune, la mort l’angoissait. Il disait, il y a longtemps, y penser tous les jours.

PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

Denys Arcand en entrevue avec Alexandre Sirois

« Fort étrangement, je suis plus serein que je l’étais, dit-il. Je ne sais pas si j’avais peur de mourir, mais en tout cas, la présence de la mort était quelque chose qui me hantait. Maintenant, c’est évident, c’est pour demain. Alors c’est plus facile de se réconcilier, de vivre avec ça, qu’autrefois », explique-t-il.

« La seule chose dont j’ai peur, c’est les hôpitaux québécois ! J’ai toujours dit ça. Ça, c’est vraiment terrifiant », ajoute-t-il en rigolant.

Mais si la vieillesse peut apaiser certaines angoisses, elle n’a pas que des avantages.

Denys Arcand se sent vieux.

Son âge physique le trahit.

Il a arrêté de jouer au hockey à 59 ans.

« J’avais une épaule complètement finie et je risquais de me blesser pour toujours. »

Et il vient tout juste de faire son deuil du tennis. À regret.

Il cite le général de Gaulle, qui disait que la vieillesse était un naufrage.

Il semble être du même avis que cet ancien président français.

Cela dit, il prend soin, peut-être parce qu’il voit poindre une lueur d’inquiétude dans nos yeux, de nous rassurer sur son compte.

« Le naufrage, ça ne se produit pas comme ça », dit-il en agitant les mains comme si un paquebot imaginaire coulait à pic.

« Le bateau coule lentement. Même le Titanic ! Il frappe un iceberg. Il tangue… Il gîte… C’est la même chose. Je suis en train de couler, mais je flotte encore ! »

Questionnaire sans filtre

Le café et moi ?

Un café tous les matins dans une cafetière expresso italienne, celle où on fait bouillir l’eau qui monte au deuxième étage. Et, des fois, un macchiato après le repas du midi.

Qui sont vos héros ?

Je n’ai pas de héros. Probablement parce que mon vieux professeur d’histoire Michel Brunet disait que l’histoire, ce n’est pas l’histoire des héros. Ce qui est important, c’est l’humanité.

Mon principal défaut ?

Peut-être mon pessimisme… J’ai tendance à être pessimiste par rapport à l’avenir. Je vois toujours les choses sombres, comme Cassandre.

Mon rêve de bonheur

À cause de mon pessimisme, j’ai beaucoup de difficulté à rêver au bonheur.

Ce que vous détestez par-dessus tout

Je ne sais pas si le mot « détester » est le bon, mais c’est la bêtise humaine, qui est sans fin. Vous connaissez la phrase d’Einstein ? « Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue. »

Qui est Denys Arcand

PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

Denys Arcand en entrevue avec Alexandre Sirois

  • Né le 25 juin 1941 à Deschambault.
  • Il a fait des études d’histoire au début des années 1960 à l’Université de Montréal.
  • En 1962, il fait son entrée à l’Office national du film du Canada et entame ainsi une prolifique carrière de cinéaste, explorant à la fois le documentaire et la fiction.
  • Trois fois en nomination pour l’Oscar du meilleur film étranger (notamment au milieu des années 1980 pour son premier grand succès international, Le déclin de l’empire américain), il parvient à remporter ce prestigieux trophée en 2004 pour Les invasions barbares.