Nous sommes près de deux milliards à utiliser Facebook. Trois, si on inclut ses filiales Instagram, WhatsApp et Messenger. Cette plateforme numérique s’enrichit en vendant nos données personnelles, en plus de s’immiscer dans nos vies. Le média social est devenu si puissant qu’un de ses fondateurs réclame son démantèlement. Est-il trop tard pour maîtriser la bête ?

Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

Comment encadrer Facebook ?

Facebook est devenu un monstre tout-puissant, un des sites les plus consultés au monde. Mark Zuckerberg règne en roi et maître sur ce média social hyper influent qui s’enrichit grâce à nos données personnelles, et qui exerce une influence dans nos vies. L’État devrait-il l’encadrer ? D’aucuns pensent qu’il s’agit de la question de l’heure, à égalité avec la crise climatique.

6 h 30. Le réveil sonne. Avant même de vous étirer ou d’allumer la lumière, vous prenez votre téléphone sur votre table de chevet ou, qui sait, sous votre oreiller. Vous consultez un site de nouvelles, la météo, Facebook… Avant le premier café, vous avez généré des données qui, elles, ont généré des dollars publicitaires qui contribuent à enrichir plusieurs entreprises, dont Facebook. Combien ? Plus de 7 milliards de dollars pour Facebook l’an dernier, seulement au Canada.

Vous l’avez sans doute déjà lu quelque part : les données personnelles sont devenues LA ressource du XXIsiècle, le pétrole de notre époque, le moteur d’une économie qui carbure de plus en plus au numérique.

Ces données sont au cœur du modèle d’affaires des géants du web comme Facebook, mais aussi Google, TikTok, Instagram, YouTube, etc., qui, à l’aide d’algorithmes, captent notre attention pour ensuite la revendre à des annonceurs, et ce, en toute impunité. En gros, plus on passe de temps chez eux, plus on leur fait gagner de l’argent.

« Imaginez une société minière qui pompe du pétrole sans limites, lance Pierre Trudel, professeur au Centre de recherche en droit public de la faculté de droit à l’Université de Montréal. Est-ce que vous la laissez faire sans l’encadrer ? Ou est-ce que vous lui imposez des règles ? »

De nombreux dérapages

Au fil des ans, les nombreux scandales associés à la gestion des données des utilisateurs de Facebook par des algorithmes toujours plus puissants ont suscité des critiques, en plus de soulever des inquiétudes. On ne compte plus les dérapages ou les utilisations dérangeantes qu’en a faites l’entreprise dirigée par Mark Zuckerberg, la pire n’étant pas l’envoi d’une publicité d’un tout-compris après votre recherche pour des vacances au soleil.

Dans les mains des mauvaises personnes ou d’entreprises mal intentionnées, ces millions de données peuvent interférer dans la vie démocratique d’un pays, comme l’a récemment souligné l’ONU, accusant Facebook d’avoir joué un rôle dans le nettoyage ethnique des musulmans rohingya, en Birmanie. Le scandale de Cambridge Analytica vient aussi à l’esprit (en 2018, Facebook a autorisé la firme de marketing à recueillir les données de 87 millions d’utilisateurs, sans leur consentement. Ces derniers ont ensuite reçu des publicités ciblées, certaines moussant la candidature de Donald Trump). On pourrait aussi parler du rôle qu’a joué Facebook dans l’assaut contre le Capitole, à Washington, en janvier dernier. Et que dire des cartels de la drogue et des organisations de traite des personnes qui utilisent la plateforme ?

  • Installation artistique de l’organisation SumOfUs, à Washington, montrant le grand patron de Facebook Mark Zuckerberg en tenue d’émeutier du Capitole.

    PHOTO JONATHAN ERNST, REUTERS

    Installation artistique de l’organisation SumOfUs, à Washington, montrant le grand patron de Facebook Mark Zuckerberg en tenue d’émeutier du Capitole.

  • Autre installation de l’organisation SumOfUs montrant Mark Zuckerberg surfant sur une vague de billets verts, entouré de jeunes filles à l’air triste et déprimé. Sur le drapeau, le message suivant : « Nous aggravons les problèmes d’estime de soi chez une adolescente sur trois ».

    PHOTO ERIC KAYNE, ASSOCIAYED PRESS

    Autre installation de l’organisation SumOfUs montrant Mark Zuckerberg surfant sur une vague de billets verts, entouré de jeunes filles à l’air triste et déprimé. Sur le drapeau, le message suivant : « Nous aggravons les problèmes d’estime de soi chez une adolescente sur trois ».

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L’influence de Facebook et de ses filiales a également un impact sur la santé mentale de ses utilisateurs, comme l’a révélé le Wall Street Journal récemment. Le quotidien a dévoilé l’existence d’études, connues des dirigeants du réseau social, sur les liens entre l’utilisation d’Instagram, l’estime de soi et les troubles alimentaires d’adolescentes qui consultent la plateforme. Ce qui n’empêche pas Facebook de préparer le lancement d’une version d’Instagram destinée aux enfants de moins de 13 ans.

La question de l’heure

À la suite du scandale Cambridge Analytica, Facebook a resserré ses règles sur la vie privée et coupé les liens avec les grandes firmes de courtage de données. Puis en 2020, à la suite d’une grande réflexion, la multinationale a mis sur pied un comité de surveillance « externe et indépendant » composé de 20 personnes, toutes des sommités dans leur domaine. On y trouve entre autres un Prix Nobel de la paix, Tawakkol Karman, l’ex-première ministre du Danemark Helle Thorning-Schmidt et l’ancien patron du Guardian Alan Rusbridger. Mais peut-on vraiment faire confiance à Facebook pour s’autoréguler ?

Au fil des ans, certains ont lancé l’idée, ambitieuse, de nationaliser les géants du web. « Si on ne s’attaque pas au monopole de ces plateformes numériques gérées en fonction du profit et du pouvoir, nous risquons de leur laisser le contrôle des infrastructures de la société du XXIsiècle », écrivait Nick Srnicek, maître de conférences en économie numérique au London King’s College dans les pages du Guardian en 2017.

Parmi les arguments « pro-nationalisation » – qui affirment que Facebook est une infrastructure publique au même titre que les trains, par exemple – il y a la volonté de protéger la démocratie et d’obliger les géants du web à faire preuve de transparence.

Le problème ? Comment nationaliser une entreprise qui a des tentacules partout sur la planète ? Par une instance internationale ? Si oui, selon quels critères ? Si la nationalisation semble une avenue semée d’embûches, peut-on alors penser à un encadrement de l’État ?

« C’est LA question de l’heure, croit le professeur Pierre Trudel. C’est aussi important que la question climatique. »

« L’enjeu, ce ne sont pas les données des individus, mais plutôt les données comme ressource massive et collective », insiste cet expert qui considère la question de l’exploitation des données comme un enjeu collectif.

Un avis que partage Philip Michael Napoli, auteur de l’essai Social Media and the Public Interest : Media Regulation in the Disinformation Age, publié en 2019.

« Si on accepte le principe que les données sont une propriété collective, cela implique la notion d’intérêt public, précise en entrevue ce professeur à la Sanford School of Public Policy de l’Université Duke, en Caroline du Nord. Il y a une responsabilité qui vient avec le fait d’être fiduciaire d’un aussi grand nombre de données. »

La fausse protection du consentement

Or jusqu’ici, ce n’est pas l’approche qui est privilégiée. La plupart des pays ont attaqué le problème par la lorgnette du consentement individuel. Vous savez, ces longs contrats qui vous demandent d’accepter les témoins (cookies) en un clic ? Ou ces longues conditions d’utilisation que personne ne lit (soyons honnêtes !) et qui, dit-on, sont plus compliquées à comprendre que Critique de la raison pure de Kant.

Cette approche du consentement individuel est au cœur de la nouvelle loi 64 qui vient tout juste d’être adoptée, il y a un peu plus d’une semaine, par l’Assemblée nationale du Québec. Cette loi, inspirée de l’approche européenne, resserre les règles de protection des renseignements personnels en obligeant les entreprises à plus de transparence quant à l’utilisation des données des citoyens qui seront appelés à donner leur consentement encore plus souvent. Quant aux entreprises qui ne se conforment pas, elles devront payer des amendes salées.

Une approche jugée dépassée par le professeur Pierre Trudel, qui ne mâche pas ses mots. « C’est une façon insignifiante de parler des données », affirme-t-il. Selon lui, le consentement individuel est un mécanisme inefficace qui donne aux individus une fausse impression de protection.

Même son de cloche de la part de Nicolas Merveille, professeur au département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale à l’ESG UQAM. « Le consentement n’est pas suffisant », convient ce spécialiste qui a participé à l’élaboration de la Charte des données numériques de Montréal.

Les conditions d’utilisation de Facebook sont plus longues que la Constitution américaine. La grande majorité des personnes n’en savent fichtrement rien. On ne peut pas demander à quelqu’un son consentement s’il ne comprend pas l’incidence et les conséquences de son geste. Il y a un déphasage par rapport à la puissance de ces outils qui sont organisés pour contrôler.

Nicolas Merveille, professeur à l’ESG UQAM

S’inspirer de la génétique

Est-il trop tard pour tenter d’encadrer les pratiques de Facebook ? À défaut de nationaliser le réseau social, peut-on penser à d’autres façons de diminuer son pouvoir ? « On a l’impression que plus personne ne peut avoir d’emprise sur lui, reconnaît le professeur Nicolas Merveille. À part le Parti communiste chinois, mais je ne crois pas que je veuille en faire un exemple », ajoute-t-il en riant.

Le professeur rappelle qu’aux États-Unis, des personnes tout à fait saines d’esprit comme le cofondateur de Facebook Chris Hughes et la sénatrice démocrate Elizabeth Warren ont déjà proposé de démanteler le média social.

« On pourrait aussi s’inspirer des débats passés sur le génie génétique, propose le professeur Merveille. Devant certaines possibilités de la génétique, notre société a dit : oui, ça existe, c’est possible de le faire, mais on ne le fera pas. Pourquoi ne pas adopter la même approche avec le numérique ? »

En chiffres

27 millions

Nombre d’utilisateurs de Facebook au Canada en 2021

Source : Statistique Canada

70 %

Proportion des adultes québécois qui utilisent Facebook

Source : CEFRIO (Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations)

85,9 milliards US

Chiffre d’affaires de Facebook en 2020

Combien valent vraiment vos données personnelles ?

ILLUSTRATION LA PRESSE

Une donnée seule, ça ne vaut pas grand-chose. Si vous essayez de vendre votre adresse, votre code postal ou des informations sur votre animal de compagnie, vous n’obtiendrez que quelques sous. Dans le cas du vol de données chez Desjardins, par exemple, on a appris que le courtier Mathieu Joncas avait payé 1 $ pour chacun des 50 000 noms obtenus et 40 cents pour les 100 000 noms suivants.

La valeur des données augmente lorsqu’elles sont regroupées et analysées – on parle alors de données massives ou mégadonnées (le terme big data est souvent utilisé). Ces données sont achetées en bloc par des courtiers spécialisés qui les classent et les analysent, et en extirpent ainsi une valeur, un peu comme l’artisan qui taille et polit le diamant brut avant de le revendre au bijoutier. On accorde ensuite aux données un coût par mille avant de les revendre à des entreprises qui peuvent les utiliser pour cibler une clientèle.

Plus les données sont précises, plus elles valent cher. Exemple : aux yeux d’un concessionnaire automobile, une liste de résidants d’Outremont vaut moins cher qu’une liste de résidants d’Outremont avec un revenu de 100 000 $ et plus qui songent à acheter une voiture de luxe.

Tout au long de la journée, nos visites de sites internet et de plateformes numériques génèrent des données, et de l’argent. Combien ? Nous avons fait l’exercice avec l’aide de Jean-François Renaud, président fondateur de la firme Adviso.

  • 2 consultations de Météomédia : 0,04 $
  • 5 visites d’un site de nouvelles d’un quotidien : 0,80 $
  • 5 visites sur Facebook et 5 visites sur Instagram : 0,72 $
  • 3 visites sur TikTok : 0,12 $
  • 2 visites du site transactionnel Amazon : 0,01 $
  • 2 visites sur YouTube : 0,01 $
  • 10 recherches Google (restaurant, orthographe d’un mot, date d’un évènement…) : 0,40 $

Total : 2,11 $

« Il s’agit d’une valeur moyenne et grossière », précise Jean-François Renaud, qui a élaboré ces valeurs à partir de données de l’industrie, de coût moyen par 1000 impressions (CPM) et des rapports annuels disponibles de grandes entreprises comme Facebook. « L’idée, ajoute-t-il, est de comprendre que c’est l’échelle qui fait le profit. Avec ses 35 millions d’utilisateurs au Canada, Facebook récolte environ 10 milliards de revenus publicitaires par année. »

Des pistes de solution

PHOTO CHRIS DELMAS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Nationaliser Facebook ? Démanteler la multinationale de Mark Zuckerberg ? Ce sont des solutions très ambitieuses, mais sont-elles réalistes ? D’autres approches ont été proposées au fil des ans, certaines sont déjà en place. En voici quelques-unes.

  • Mercredi dernier, le président français Emmanuel Macron annonçait la mise sur pied d’une commission, présidée par le sociologue Gérald Bronner, qui réfléchira aux impacts des fausses nouvelles et des théories du complot dans la société. Par la bande, la commission Bronner, composée d’une quinzaine d’experts, se penchera aussi sur l’utilisation des algorithmes par les médias sociaux, ainsi que sur la manière dont les géants du web s’enrichissent grâce aux fausses nouvelles.
  • Le 21 septembre dernier, l’Assemblée nationale du Québec adoptait la Loi modernisant des dispositions législatives en matière de protection des renseignements personnels (projet de loi 64). Cette loi s’inspire du règlement général sur la protection des données (RGPD) adopté par le Parlement européen en 2018.
  • En avril dernier, Apple lançait iOS 14.5. Le système d’exploitation s’accompagnait d’un nouvel ATT (App Tracking Transparency) qui oblige désormais toutes les applications à demander aux utilisateurs s’ils les autorisent à partager leurs données personnelles avec un tiers.
  • En 2020, Facebook créait un Comité de surveillance chargé de réviser ses propres décisions en matière de modération lorsqu’elles sont controversées. Il faut savoir que cette modération est faite à l’interne par un comité interne surnommé « la Cour suprême » de Facebook.
  • Parmi les autres solutions proposées au fil des ans : encadrer l’agrégation des données, limiter la quantité de données personnelles qu’une entreprise peut accumuler, limiter et encadrer les publicités politiques sur les médias sociaux.

Quelles pistes nos experts proposent-ils ?

PHOTO FOURNIE PAR PIERRE TRUDEL

Pierre Trudel

Pierre Trudel, professeur au Centre de recherche en droit public à la faculté de droit de l’Université de Montréal, rappelle que les médias sociaux sont des entités complexes et qu’il faut les traiter en conséquence. « Les approches imaginées au cours du XXe siècle ne tiennent plus la route », dit-il. Il compare les données personnelles collectives et les algorithmes aux médicaments, des produits potentiellement dangereux. « Dans les années 1960, note-t-il, on s’est doté d’un système de régulation à l’échelle internationale pour protéger le public des dangers potentiels des produits pharmaceutiques. On devrait adopter la même approche. Il faut des encadrements réglementaires qui tiennent compte du fait que les processus d’affaires et les processus technologiques qui carburent aux données comme les algorithmes sont des objets complexes qui doivent faire l’objet d’encadrements conséquents. »

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’UNIVERSITÉ DUKE

Philip M. Napoli

Philip M. Napoli, professeur à la Sanford School of Public Policy de l’Université Duke, en Caroline du Nord, suggère quant à lui de s’inspirer du Media Rating Council, organisme américain à but non lucratif créé dans les années 1960 pour surveiller les entreprises (Nielsen, par exemple) qui mesurent les auditoires dans l’industrie des médias et de la publicité. « Il y a plusieurs similitudes entre les mesures électroniques d’auditoires des médias et celles des algorithmes des médias sociaux, observe le professeur Napoli. Que pourrait-on apprendre de ce système, auquel l’adhésion est volontaire ? Certains aspects – un code de conduite, un système d’accréditation, un audit confidentiel qui s’assure du respect des règles d’éthique et de la méthodologie utilisée par ces entreprises – sont applicables aux médias sociaux comme Facebook. Bien sûr, il reste des zones grises, mais c’est un point de départ à la réflexion. »