Angela Merkel aura été la figure la plus marquante de la politique européenne des 20 dernières années. Pourtant, son départ de la chancellerie ne changera pas grand-chose. Entre les rouges du Parti social-démocrate (SPD) et les noirs de l’Union chrétienne (CDU-CSU), entre les jaunes du Parti libéral-démocrate (FPD) et les verts tout court, la politique s’y décline sur le thème de la prudence, en ce jour d’élections en Allemagne.

Frédéric Mérand Directeur scientifique du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Dans un monde où beaucoup de démocraties sont rongées par la division et le populisme, l’Allemagne offre une image rassurante de calme, de stabilité... et un peu d’ennui, au goût de certains.

D’une chancelière centriste à l’autre

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Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre de la Défense de l’Allemagne, et la chancelière allemande Angela Merkel assistent à une cérémonie pour les soldats ayant pris part aux opérations d’évacuation de Kaboul.

En raison d’un mode de scrutin dont le principe est de produire de larges coalitions gouvernementales qui doivent être négociées après les élections, on ne connaîtra pas le nom du successeur d’Angela Merkel avant quelques jours, voire quelques semaines. Selon le scénario le plus probable, le social-démocrate Olaf Scholz deviendra chancelier s’il réussit à former une coalition majoritaire. Une fois mise en place, celle-ci sera tenue par un « contrat » d’une durée de quatre ans.

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Le losange distinctif de celle qui a dirigé le gouvernement pendant 16 ans.

Une coalition dirigée par les sociaux-démocrates ne signale pas un basculement de l’Allemagne à gauche. Comme Armin Laschet qui a pris la tête des chrétiens-démocrates, Olaf Scholz fait tout pour se poser en successeur naturel d’Angela Merkel, parlant de lui-même comme d’une « nouvelle chancelière » et allant jusqu’à adopter dans ses portraits le losange distinctif (le « Merkelizer ») de celle qui a dirigé le gouvernement pendant 16 ans.

Une coalition verdâtre

Il est presque certain que les verts d’Annalena Baerbock feront partie du nouveau gouvernement, et ce, pour la première fois depuis 2005. Il y a quelques mois, les verts étaient même donnés gagnants des élections. Même si leur étoile a quelque peu pâli depuis, leur arrivée aux responsabilités reflétera la place désormais centrale de l’écologie dans le paysage politique allemand.

Mais l’ajout de la députation verte ne sera probablement pas suffisant, ni à la gauche ni à la droite, pour obtenir une majorité des sièges au Bundestag. Il faudra un troisième parti.

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Le social-démocrate Olaf Scholz

Socialiste pragmatique, ancien ministre des Finances de Merkel, Olaf Scholz préférerait ne pas gouverner avec l’extrême gauche. Il lui reste les libéraux-démocrates, un parti plutôt à droite sur le plan économique qui négociera son appui avec âpreté.

Si ces négociations pour créer une coalition « feu de circulation » (rouge, jaune, vert) échouent, Armin Laschet pourrait à son tour prétendre former une coalition un peu plus conservatrice. Mais ses « noirs » devront aussi trouver un moyen de diriger avec les verts et les « jaunes » libéraux-démocrates dans une coalition « Jamaïque » (comme le drapeau de ce pays).

Les Allemands peu divisés

Au-delà de la personnalité d’Angela Merkel et de ses probables successeurs, il faut voir dans leur prudence assumée une caractéristique fondamentale du paysage politique allemand.

Tout d’abord, l’électorat demeure singulièrement modéré.

Selon une étude publiée par des chercheurs du National Bureau for Economic Research, l’opinion publique allemande est même de moins en moins clivée. Cette évolution tranche avec la plupart des démocraties occidentales.

Ensuite, le système politique est stable. Selon le Pew Research Center, seulement 4 % des Allemands souhaitent réformer leur système en profondeur, contre 18 % des Américains et 21 % des Français. Rappelons que, même si les médias étrangers se passionnent pour la montée du parti d’extrême droite, surtout dans l’est du pays, l’Alternative für Deutschland plafonne à 10-15 % sur le plan national. L’Allemagne a ses mécontents, et la pandémie en a révélé plusieurs, mais ils ne constituent pas une force politique comme aux États-Unis ou en France.

De toute manière, le système fait en sorte qu’un gouvernement ne peut gouverner qu’au centre, en s’appuyant sur des partis dominants de centre gauche ou de centre droit capables de former une coalition. Pour exister et espérer se joindre à une coalition, les petits partis doivent modérer leur programme. C’est l’évolution que les verts ont connue depuis leurs débuts empreints de radicalité dans les années 1980.

La force des partis politiques

Certes, comme presque partout ailleurs, le vote allemand est plus fragmenté qu’autrefois. Mais les partis traditionnels demeurent puissants : avec 400 000 membres chacun, le Parti social-démocrate et l’Union chrétienne, qui se partagent la chancellerie depuis 1949, sont de véritables partis de masse.

Les deux « juniors », les verts et les libéraux-démocrates, sont aussi des partis très structurés. Quant à Die Linke, il est l’héritier du Parti communiste d’Allemagne de l’Est. Cette prégnance des partis « à l’ancienne » ne laisse pas beaucoup de place à des entrepreneurs politiques comme le sont Emmanuel Macron en France et François Legault au Québec.

Rassurante, la politique de la prudence a néanmoins des effets pervers. Face aux compromis qui sont le résultat inévitable des coalitions, surtout lorsqu’il s’agit de « grandes coalitions », une partie de l’électorat fait preuve d’impatience. Tout en restant honorable par rapport au Canada (autour de 60 % en 2021) ou aux États-Unis (66 % en 2020), le taux de participation électorale est passé de 80-90 % dans les années 1970 à 70 %-80 % dans les années 2000.

Si la prudence fait l’envie des partisans d’une démocratie apaisée, elle doit sembler manquer de sel pour les amateurs de spectacle.

Plus près qu’on pense

Dans son projet de réforme électorale, le gouvernement Legault propose un mode de scrutin mixte avec compensation régionale. Celui-ci s’inspire de l’Allemagne, où les électeurs ont deux votes : pour leur député de circonscription et pour une liste de parti. Ce système corrige les défauts du système majoritaire en produisant des résultats proportionnels (sauf pour les petits partis qui obtiennent moins de 5 % des votes). Par rapport à l’Allemagne, la réforme québécoise accorderait plus de sièges aux députés de circonscription et un seuil de 10 % serait nécessaire pour entrer au Parlement.

Pour aller plus loin

Lisez le livre de Marion van Renterghem C’était Merkel (Paris, Les arènes, 2021) Écoutez la balado Affaires étrangères, sur France Culture, Allemagne : le bilan Merkel, 18 septembre 2021 Lisez le portrait d’Angela Merkel (en anglais) dans Foreign Policy Lisez le texte du Pew Research Center sur les systèmes politiques (en anglais) Lisez le texte de Levi Boxell, Matthew Gentzkow et Jesse M. Shapiro, Cross-Country Trends in Affective Polarization (en anglais)