(Ottawa) La question a été posée à Justin Trudeau dès sa sortie de Rideau Hall, après qu’il a demandé à la gouverneure générale Mary Simon de dissoudre le Parlement. Cette question trotte encore dans la tête de nombreux électeurs 35 jours plus tard, 24 heures avant le jour J.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Pourquoi déclencher des élections au moment où la quatrième vague de la pandémie déferle sur le pays ? Le Parlement fonctionnait somme toute rondement depuis le dernier scrutin, même si le gouvernement libéral était minoritaire à la Chambre des communes. Aucun des partis de l’opposition ne souhaitait d’élections hâtives. Le Nouveau Parti démocratique (NPD) était même prêt à accorder le soutien requis aux libéraux lors d’éventuels votes de confiance.

Si les électeurs se posent encore cette question, si Justin Trudeau a dû y répondre à de nombreuses reprises durant la campagne, notamment lors des trois débats des chefs, c’est qu’il a été incapable de justifier d’une manière convaincante cet appel au peuple.

En temps normal, le débat sur le déclenchement d’élections dure moins de 48 heures. Mais parce que ces élections « inutiles » aux yeux du NPD se tiennent dans un contexte de crise sanitaire pour satisfaire « les ambitions » de Justin Trudeau, selon le Parti conservateur, le débat perdure. Selon un sondage Ipsos publié il y a 10 jours, 68 % des Canadiens estimaient que ces élections n’étaient pas nécessaires. Il y a un mois, ils étaient 56 % à le penser.

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Justin Trudeau et sa famille (sa femme, Sophie Grégoire, et leurs enfants, Ella-Grace, Hadrien et Xavier) marchant vers l’autocar de campagne des libéraux à Ottawa le 15 août 2021, jour du déclenchement des élections.

Le chef libéral maintient que les Canadiens devaient avoir leur mot à dire pour déterminer la direction que doit prendre le pays après la pandémie. Selon lui, les électeurs ont un choix crucial à faire pour accélérer la lutte contre les changements climatiques, assurer la relance de l’économie et réduire les inégalités sociales.

Mais le gouvernement libéral a déjà pris l’essentiel de ces grandes décisions dans un budget déposé en avril qui était, selon la ministre des Finances Chrystia Freeland, « le plus important de notre époque ». Ce budget, le premier déposé en deux ans, prévoyait un plan de relance de 100 milliards de dollars sur trois ans et des investissements sans précédent de 30 milliards sur cinq ans pour créer un réseau national de garderies, inspiré de celui qui existe depuis plus de 20 ans au Québec. Le budget, adopté grâce à l’appui du NPD, annonçait aussi des investissements de 17,6 milliards dans diverses mesures pour lutter contre les changements climatiques au cours des prochaines années.

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La ministre des Finances Chrystia Freeland lors de la présentation du budget, le 19 avril dernier

Les grandes décisions d’un gouvernement s’appuient généralement sur un budget qui alloue les fonds requis pour les mettre en œuvre.

Si d’autres décisions cruciales pour l’avenir du pays doivent être entérinées par les Canadiens lors des élections fédérales du 20 septembre, Justin Trudeau compte-t-il déposer un nouveau budget rapidement pour les mettre en œuvre, s’il obtient un autre mandat ? Rien n’est moins sûr.

Une campagne atypique

La campagne électorale de 36 jours – la plus courte possible en vertu de la Loi électorale du Canada – s’est déroulée dans un contexte de crise sanitaire. Les partis ont dû adapter leurs stratégies pour s’adresser aux électeurs, expliquer leurs promesses et rencontrer leurs militants. Les bains de foule habituels, les photos en compagnie de bébés et les grands rassemblements ont été mis de côté.

D’entrée de jeu, Justin Trudeau a voulu faire de la vaccination obligatoire pour les fonctionnaires fédéraux et les voyageurs qui prennent le train ou l’avion un enjeu de la campagne. Mais cette manœuvre s’est retournée contre lui, surtout quand il a affirmé qu’il y aurait des conséquences pour ceux qui refuseraient de se faire vacciner. Il a été contredit par la dirigeante principale des ressources humaines de la fonction publique et les syndicats.

Les libéraux ont ensuite utilisé les mêmes attaques qui ont coulé le navire conservateur de l’ancien chef Andrew Scheer aux élections de 2019. Ils ont accusé Erin O’Toole d’avoir un « agenda caché » qui pourrait réduire l’accès à l’avortement et de préconiser un système de santé à deux vitesses. L’épouvantail d’un retour aux années de Stephen Harper a aussi été agité.

Toutes ces attaques sont tombées à plat. Le chef conservateur a répété qu’il est pro-choix, qu’il défend les droits de la communauté LGBTQ, et qu’il veut solidifier le système de santé en promettant une hausse des transferts aux provinces de 6 % par année sans condition.

Ce départ laborieux de la campagne libérale – qui a été dominée pendant deux semaines par les retombées de la chute de Kaboul aux mains des talibans, survenue le jour même du déclenchement des élections – a illustré à quel point Justin Trudeau connaissait mal son rival conservateur. Il était convaincu qu’Erin O’Toole était issu du même moule idéologique que Stephen Harper ou Andrew Scheer.

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Le chef Erin O’Toole tenant le programme électoral conservateur

Élu à la tête du Parti conservateur en août 2020 et jouissant d’une faible notoriété, Erin O’Toole a imposé un rythme discipliné à sa campagne en dévoilant sa plateforme électorale dès le lendemain du déclenchement des élections. Il a par la suite expliqué une promesse chaque jour. La page couverture de son programme électoral, plutôt centriste, montre une photo du chef vêtu d’un t-shirt et d’un jean, les bras croisés.

Cette stratégie a rapporté des dividendes durant les trois premières semaines, au point de propulser le Parti conservateur en tête dans les intentions de vote pour la première fois en 18 mois, à la veille du premier débat en français.

Mais la montée conservatrice s’est arrêtée, malgré l’appui tacite du premier ministre du Québec, François Legault, qui s’est immiscé à deux reprises dans la campagne fédérale pour dénoncer les velléités centralisatrices du Parti libéral et du NPD.

Dès lors qu’Erin O’Toole a été contraint de faire une volte-face sur la promesse d’annuler un décret du gouvernement interdisant quelque 1500 armes d’assaut de type militaire, le doute s’est installé. Sa promesse d’annuler les investissements de 30 milliards de dollars sur cinq ans pour créer un réseau national de garderies, malgré la signature d’ententes avec sept provinces, lui a attiré les foudres. Le Québec, qui a conclu une entente avec Ottawa, risquerait ainsi de perdre près de 6 milliards de dollars.

En frappant sur le clou du contrôle des armes à feu et des investissements dans le réseau de garderie qui seraient à risque, et avec un plan plus audacieux que les conservateurs en matière de lutte contre les changements climatiques, les troupes libérales ont pu remettre leur campagne sur les rails, d’autant que Justin Trudeau a su tirer son épingle du jeu durant les deux débats en français.

Regain de vie du Bloc québécois

À l’instar du Parti libéral, le Bloc québécois a connu un début de campagne difficile. À peine sorti du bloc de départ, le chef bloquiste Yves-François Blanchet a commis trois erreurs stratégiques. Il a d’abord affirmé que son parti remporterait 40 sièges, soit une récolte de huit sièges de plus qu’en 2019. Ensuite, il s’est attiré les foudres des groupes environnementaux en soutenant que le troisième lien à Québec avait un potentiel écologique. Enfin, il a mal paru en empêchant une candidate vedette du parti à Sherbrooke, Ensaf Haidar, de répondre aux questions sur son appui passé au chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier.

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Le chef bloquiste Yves-François Blanchet lors du débat des chefs en anglais, le 9 septembre

M. Blanchet a pu remettre sa campagne sur les rails grâce à une performance honorable durant les deux débats en français. Toutefois, c’est le débat en anglais qui a donné des ailes à sa croisade, après que la modératrice du débat, Shachi Kurl, lui eut demandé pourquoi son parti appuyait des mesures législatives « discriminatoires » telles que la Loi sur la laïcité de l’État ou le projet de loi 96 sur la protection de la langue française au Québec.

La sortie de François Legault, qui a vertement condamné cette « attaque contre la nation québécoise », le lendemain, a aussi aidé le camp bloquiste.

Pour sa part, le NPD a tenté de profiter de l’élan de sympathie dont jouit Jagmeet Singh à l’échelle du pays. Déjà, le NPD a largement profité des déboires du Parti vert d’Annamie Paul, aux prises avec d’interminables tensions.

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Jagmeet Singh en campagne à Hamilton, en Ontario, le 15 septembre

Le chef néo-démocrate a aussi multiplié les attaques contre Justin Trudeau, « grand parleur, petit faiseur », pour éviter de perdre l’appui des progressistes au profit des libéraux. En campagne, M. Singh s’est abstenu de décrire Erin O’Toole comme le digne héritier de Stephen Harper. M. Singh s’est même dit ouvert à l’idée de travailler avec un gouvernement minoritaire conservateur.

Des lendemains mouvementés

La bataille entre le Parti libéral et le Parti conservateur est demeurée très serrée à l’échelle nationale, tout au long de la campagne. À quelques heures du vote, les sondages nationaux prévoyaient une courte victoire libérale.

Le regain de vie du Bloc québécois au Québec pourrait signifier l’élection d’un gouvernement majoritaire. Car si l’Ontario détermine la couleur du gouvernement, le Québec décide s’il sera majoritaire ou minoritaire.

Selon le résultat, certains chefs risquent d’avoir fait leur dernier tour de piste électoral avant de passer le flambeau. À défaut d’obtenir un mandat majoritaire, Justin Trudeau pourrait difficilement tenter sa chance une quatrième fois. De son côté, Erin O’Toole pourrait se faire montrer la porte de sortie par l’aile droite de son parti, si son virage centriste ne permet pas au Parti conservateur de prendre le pouvoir. Jagmeet Singh et Yves-François Blanchet sont les deux seuls chefs qui pourraient rester en selle.

Il reste que le gouvernement qui sera élu lundi fera face à des défis colossaux. La pandémie qui continue de sévir, la relance de l’économie, la lutte contre les changements climatiques, la réconciliation avec les Premières Nations, le rapatriement de réfugiés afghans, les relations canado-américaines et la gestion des finances publiques en sont quelques-uns. Mais le plus important pourrait bien être l’unité nationale. Le Canada risque de sortir de cette campagne électorale tenue en pleine pandémie très divisé, à voir l’émergence de groupes antivaccins qui ont recours à la violence pour se faire entendre et la montée du Parti populaire du Canada qui conteste l’ordre établi.