L’auteur, qui a participé avec les chercheurs de la Chaire Raoul-Dandurand à la publication de deux ouvrages sur les conséquences du 11-Septembre, nous présente les grandes leçons de cette attaque terroriste.

Charles-Philippe David
Charles-Philippe David Président de l’Observatoire sur les États-Unis, fondateur de la chaire Raoul-Dandurand et professeur titulaire de science politique à l’UQAM

Vingt ans plus tard, quelles leçons pouvons-nous tirer des évènements du 11-Septembre ? Le monde a-t-il vraiment changé, et quel impact cet évènement a-t-il eu sur les États-Unis ?

Les menaces transnationales sont (toujours) sous-estimées

La menace terroriste posée par Al-Qaïda contre le sol américain a été sous-estimée par les décideurs américains à la veille des attentats, et de nombreuses enquêtes ont dévoilé les effroyables lacunes gouvernementales dans l’appréhension des attentats. On aurait pu ainsi croire que ces décideurs auraient appris de leur expérience. Néanmoins, hormis le spectre du terrorisme djihadiste sur lequel ils ont concentré massivement tous leurs efforts, les autres menaces transnationales n’ont pas été placées en haut de la liste. Le meilleur exemple est la gestion initiale pitoyable de la pandémie – surtout aux États-Unis et malgré les mises en garde des autorités de santé. Doit-on redouter (et déjà parier) que face aux cyberattaques, voire face à la crise climatique, le même scénario d’ineptie et de catastrophes (dites imprévues) survienne ? Pendant ce temps, de grands efforts stratégiques sont investis dans la compétition entre les grandes puissances, notamment entre les États-Unis et la Chine : pourtant, celles-ci devraient collaborer pour gérer les menaces transnationales et non alimenter leur vision de l’une contre l’autre. Plus ça change…

Quand le plan de match n’est pas respecté

C’est la plus grande erreur des décideurs américains. En octobre 2001, lors du renversement du régime des talibans en Afghanistan, l’appui de l’opinion publique pour Bush a atteint des sommets. Deux ans plus tard, en octobre 2003, cet appui a fondu de manière spectaculaire en raison de la décision fatidique d’envahir l’Irak, prise un an plus tôt.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

1. 7 octobre 2001 : début de l’intervention en Afghanistan
2. 20 mars 2003 : début de l’intervention en Irak

Indubitablement, celle-ci a constitué la bourde la plus sérieuse et avec le plus de conséquences de l’histoire de la politique étrangère des États-Unis.

Sans cette invasion, l’Histoire aurait sans doute été écrite différemment et, en particulier, celle de l’Afghanistan. Ce pays aurait eu une chance de connaître un dénouement plus heureux, excluant le retour des talibans au pouvoir. Plus de 5000 milliards de dollars ont été gaspillés dans non pas une, mais deux missions qui ont échoué. Sans compter les pertes inutiles en vies humaines.

  • Un membre des forces spéciales américaines déployé dans le nord de l’Afghanistan deux mois après les attentats du 11-Septembre, le 15 novembre 2001

    PHOTO BRENNAN LINSLEY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

    Un membre des forces spéciales américaines déployé dans le nord de l’Afghanistan deux mois après les attentats du 11-Septembre, le 15 novembre 2001

  • Le président George W. Bush après son discours à la nation, le 17 mars 2003, lançant un ultimatum à Saddam Hussein pour qu’il quitte le pouvoir, faute de quoi l’armée américaine envahirait l’Irak.

    PHOTO LUKE FRAZZA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le président George W. Bush après son discours à la nation, le 17 mars 2003, lançant un ultimatum à Saddam Hussein pour qu’il quitte le pouvoir, faute de quoi l’armée américaine envahirait l’Irak.

  • Le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld en visite en Irak en mai 2004, sur le site de la prison qui deviendra sinistrement célèbre, Abou Ghraïb

    PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld en visite en Irak en mai 2004, sur le site de la prison qui deviendra sinistrement célèbre, Abou Ghraïb

  • Une femme irakienne discute ferme avec un soldat américain alors que ses collègues et lui sont à la recherche d’insurgés dans sa maison, à Mossoul, en 2005.

    PHOTO CRIS BOURONCLE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

    Une femme irakienne discute ferme avec un soldat américain alors que ses collègues et lui sont à la recherche d’insurgés dans sa maison, à Mossoul, en 2005.

  • Vers la fin d’une guerre sanglante : des soldats transportent des drapeaux après une cérémonie marquant le retrait de l’armée américaine d’une base irakienne, en 2010, dans le cadre d’un plan de retrait des troupes orchestré par le président Obama.

    PHOTO MOISES SAMAN, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

    Vers la fin d’une guerre sanglante : des soldats transportent des drapeaux après une cérémonie marquant le retrait de l’armée américaine d’une base irakienne, en 2010, dans le cadre d’un plan de retrait des troupes orchestré par le président Obama.

  • Des talibans patrouillent dans les rues de Kaboul, mardi dernier, à la suite du retrait chaotique des troupes américaines après 20 ans d’occupation.

    PHOTO HOSHANG HASHIMI, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Des talibans patrouillent dans les rues de Kaboul, mardi dernier, à la suite du retrait chaotique des troupes américaines après 20 ans d’occupation.

  • Des migrants sud-américains franchissent des barbelés le long du Rio Grande et s’apprêtent à se rendre aux garde-frontières américains, en avril dernier.

    PHOTO GO NAKAMURA, ARCHIVES REUTERS

    Des migrants sud-américains franchissent des barbelés le long du Rio Grande et s’apprêtent à se rendre aux garde-frontières américains, en avril dernier.

  • Le mur érigé entre les États-Unis et le Mexique, ici à Otay Mesa, dans le sud de la Californie

    PHOTO SANDY HUFFAKER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le mur érigé entre les États-Unis et le Mexique, ici à Otay Mesa, dans le sud de la Californie

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La fatigue de la guerre est l’ennemi de la paix

La conséquence principale du 11-Septembre a été d’engager les États-Unis (et indirectement l’Occident) dans les deux plus longues guerres de leur histoire. Les constats qu’on en retiendra sont puissants : il est désormais exclu de croire qu’on peut « exporter » la démocratie et qu’on peut « construire » des nations, principalement lorsque les moyens mis en œuvre ne sont pas au rendez-vous. L’Afghanistan et l’Irak, dont le sort a été irrémédiablement transformé par le 11-Septembre, ont mis fin aux espoirs d’une communauté internationale apportant son concours utile pour construire la paix et garantir la « responsabilité de protéger » dans les États fragiles. Ceux-ci seront de plus en plus abandonnés à eux-mêmes, victimes d’une profonde désillusion et d’une démission collective engendrées par les décisions prises dans la foulée du 11-Septembre. En clair, la communauté internationale n’existe à peu près plus.

Militarisation, sécurité et droits de la personne ne font pas bon ménage

Que reste-t-il du droit international mis à mal après les attentats d’il y a 20 ans ? Un bon indicateur de l’effritement du peu de ce droit qui existait est la pérennité encore aujourd’hui de la prison illégale de Guantánamo, et ce, malgré les efforts des présidents Barack Obama et Joe Biden pour la fermer. Les droits de la personne sont en net recul dans le monde, résultat d’une surmilitarisation et d’une sursécurisation d’enjeux (comme l’immigration et les réfugiés) qui auraient mérité davantage de réponses politiques concertées. La montée du populisme n’est d’ailleurs pas étrangère à cette évolution. Elle sacrifie la démocratie sur l’autel du nationalisme et du réflexe sécuritaire. Une tendance très dangereuse si elle persiste, nourrissant le « repli sur soi » des États.

Métamorphose de la vie politique américaine

Si ben Laden avait voulu changer la société américaine (son objectif avoué était plutôt de transformer le Moyen-Orient), il n’aurait pu mieux concevoir « l’effet 11-Septembre ». Sans les attentats, Bush n’aurait probablement pas envahi l’Irak, Obama n’aurait peut-être pas été candidat, et Trump serait resté confiné à son industrie hôtelière… Le 11-Septembre a alimenté la polarisation extrême de la société américaine, déjà exacerbée par l’invasion de l’Irak et la fatigue de la guerre, de même que cette vision de plus en plus ancrée d’une Amérique bien armée – à l’intérieur comme à l’extérieur – qui fait fi de tout ce qui ne relève pas de son intérêt national. Ce sont sans doute les deux plus grands legs, 20 ans plus tard, du 11-Septembre : le gouffre dangereux dans lequel est enlisée la démocratie américaine et la fin du leadership des États-Unis dans la conduite des relations internationales.

PHOTO REUTERS

Sur le tarmac de l’aéroport de Kaboul, des soldats américains se préparent à quitter l’Afghanistan, le 30 août dernier.

Plus près qu’on pense

Le matin du 11 septembre 2001, les Québécois ont les yeux rivés sur l’écran. Montréal se trouve à six heures de voiture du World Trade Center et le Québec partage sa frontière avec l’État de New York. Pompiers et secouristes québécois se rendent sur les lieux pour aider les collègues américains, le Canada participe à l’intervention en Afghanistan, et le durcissement des frontières pour lutter contre le terrorisme rappelle, 20 ans après, à quel point le 11-Septembre a changé nos vies ici aussi.

Pour aller plus loin

Charles-Philippe David suggère les balados, reportages et ouvrage suivants :

Consultez la balado Blindspot : The Road to 9/11 (en anglais) Consultez les reportages de Frontline (PBS) : « Remembering 9/11 » (en anglais) Consultez la balado sur la guerre en Irak (en anglais) Consultez la balado Afghanistan Papers (en anglais) Consultez la balado 11 septembre 2001 : le choc Consultez l’ouvrage L’effet 11 septembre, 15 ans après