Richard Hétu, correspondant de La Presse à New York depuis 1994, couvre cette année sa septième campagne présidentielle. Au cours des prochaines semaines, il fouillera dans sa mémoire pour raconter des faits, petits et grands, dont il a été témoin pendant les courses précédentes.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Les souvenirs se bousculent dans ma tête, à commencer par cette folle soirée électorale du 7 novembre 2000 au cours de laquelle La Presse publiera deux unes contradictoires.

« Gore prend une légère avance », titre le journal dans une première édition faisant état des résultats partiels de l’élection ultra-serrée entre le vice-président démocrate Al Gore et le gouverneur républicain du Texas George W. Bush.

« Bush l’emporte de justesse », proclame la manchette de la dernière édition, qui coiffe la mise à jour d’un autre compte-rendu portant ma signature.

Or, à 4 h 30 alors que les rotatives de La Presse ne tournent plus, j’entends le chef d’antenne d’ABC, le regretté Peter Jennings, annoncer d’un ton las : « Nous allons retourner la Floride dans la catégorie ‘‘too close to call’’. »

Seulement 1 784 voix sur près de six millions séparent les deux candidats dans l’État qui déterminera l’issue du scrutin en raison de ses 25 grands électeurs. L’avance de Bush étant inférieure à 0,5 %, un recomptage automatique doit avoir lieu.

« La Floride va trancher », titre La Presse le surlendemain de l’élection au-dessus d’un texte que j’écris après avoir dormi deux ou trois heures.

Quelques jours plus tard, je me retrouve en Absurditan, ou plutôt à West Palm Beach, siège d’un des quatre comtés de Floride où Al Gore a demandé un recomptage manuel. L’écart qui le sépare de George W. Bush n’est alors plus que de 327 voix après un recomptage à la machine effectué à la grandeur de l’État.

Au centre-ville, je tombe sur des personnes âgées qui brandissent des affiches sur lesquelles on peut lire : « Je n’ai pas voulu voter pour Pat Buchanan ». À cause d’un bulletin de vote mal conçu, ces électeurs démocrates, juifs pour la plupart, craignent d’avoir perforé le mauvais trou et voté par erreur pour le candidat du Reform Party, qui traîne une réputation d’antisémite!

Ces bulletins de vote feront entrer dans le vocabulaire politique américain de nouveaux termes – hanging chads, dimpled chads et pregnant chads – pour parler des bulletins mal perforés. Loufoque et tragique à la fois.

En roulant dans ma voiture de location, j’entends d’ailleurs l’animateur d’une station haïtienne rigoler en traduisant en français et en créole les blagues de Jay Leno et de David Letterman sur ce fiasco qui fera l’objet de contestations multiples devant les tribunaux. « En Haïti, comme vous le savez, les plaisanteries sur Aristide peuvent coûter cher », dit-il en vantant cette démocratie américaine qui sait rire de ses travers.

Pendant une trentaine de jours, je ferai la navette entre New York et la Floride, me posant tantôt à West Palm Beach, tantôt à Miami, tantôt à Tallahassee, capitale de l’État.

Le 9 décembre, je me trouve à Tallahassee quand la Cour suprême des États-Unis annonce son intervention dans le dossier, à la demande de George W. Bush. Trois jours plus tard, l’instance, dont la majorité des juges ont été nommés par des présidents républicains, décide de mettre fin au recomptage en Floride, par cinq voix contre quatre, confirmant la victoire du gouverneur du Texas par 537 voix.

Que dira Al Gore?

« La Cour suprême des États-Unis a parlé. Qu’il n’y ait pas de doute : même si je suis en profond désaccord avec la décision de la Cour, je l’accepte », dira-t-il le 13 décembre.

Aurai-je à retourner en Floride après le scrutin du 3 novembre?