Richard Hétu, correspondant de La Presse à New York depuis 1994, couvre cette année sa septième campagne présidentielle. Au cours des cinq prochaines semaines, il fouillera dans sa mémoire pour raconter des faits, petits et grands, dont il a été témoin pendant les courses précédentes.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Derrière le comptoir d’un magasin de tabac situé en face de la maison natale de Bill Clinton, à Hope, au fin fond de l’Arkansas, une caissière afro-américaine est prise d’un énorme fou rire.

De l’autre côté du comptoir, trois journalistes tentent de l’interviewer. Deux d’entre eux, travaillant pour la radio publique allemande, pointent des micros sous son nez.

«Bien sûr que nous sommes fiers d’avoir Bill Clinton à la Maison-Blanche», finit-elle par dire.

Sur le coup, je mets le fou rire de la caissière sur le compte de la nervosité et de la surprise. Depuis, je me demande si la jeune femme ne riait pas de nous.

Je découvrais l’Arkansas avec un groupe de correspondants étrangers en poste à New York et Washington, à quelques mois de l’élection présidentielle de 1996, ma toute première en tant que journaliste.

Un dimanche après-midi, en compagnie de mes deux collègues allemands, j’abandonne le groupe pour visiter cette petite ville au nom évocateur où Bill Clinton a vécu les quatre premières années de sa vie.

Chemin faisant, Ruediger Paulert, un des journalistes allemands, se met à nous raconter ses reportages sur la chute du Mur de Berlin. À en juger par son récit, ce gars-là a le journalisme dans le sang.

C’est à peine si nous parlons de la campagne présidentielle en cours. Le président démocrate fait face à l’ancien chef de la majorité au Sénat, Robert Dole, et au candidat réformiste Ross Perot, entre autres. Mais l’issue de la course ne fait guère de doute. L’économie roule à fond et Bill Clinton peut se vanter d’avoir orchestré la signature des accords d’Oslo entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat, à défaut d’avoir éliminé la «menace» irakienne.

L’internet n’en est encore qu’à ses débuts et les réseaux sociaux ne font pas encore partie de nos vies…

En face du magasin de tabac, la maison natale de Bill Clinton – une bâtisse carrée sans élégance – se dresse toujours sur le bord d’une voie ferrée. Voie ferrée qui sépare encore les Blancs et les Noirs de Hope. À la fin des années 1940, seuls les «white trash», les petits blancs, vivaient là.

Mais le petit gars de Hope était encore bien davantage le petit gars de Hot Springs, comme nous expliquera plus tard le guide de notre groupe en nous installant pour pas cher dans le plus bel hôtel de cette ville d’Arkansas, The Arlington, auguste immeuble adossé aux montagnes Ouaichita, où abondent les sources thermales.

Dans les années 30 et 40, Al Capone, Rudolph Valentino, Jack Dempsey et plusieurs autres célébrités venaient à Hot Springs non seulement pour ses eaux, mais également pour son attitude ouverte face à l’alcool, le jeu et le sexe.

La ville avait déjà commencé à perdre de son lustre quand Bill Clinton et sa mère s’y sont installés. Mais son côté fripon ne l’a jamais abandonnée, exerçant sur le futur président une influence entre plus grande que ne l’avait fait Hope.

C’est peut-être ce que la caissière du magasin de tabac voulait nous expliquer, à travers son fou rire.