Marc-André Lussier LA PRESSE

«L'affaire Omar Raddad» fait partie de ces histoires judiciaires qui se sont inscrites dans l'imaginaire collectif français. L'acteur Roschdy Zem est passé derrière la caméra pour remettre cette histoire à l'avant-scène.

C'était il y a 20 ans. Ghislaine Marchal est retrouvée morte dans sa villa de Mougins. Des lettres de sang sont inscrites sur le mur: «Omar m'a tuer». Le jardinier de la dame est justement prénommé Omar. D'origine marocaine, Omar Raddad habite la France depuis quelques années à peine, parle peu la langue de Molière. Aux yeux de la justice, il est coupable. D'évidence. Trois ans après le meurtre de sa patronne, il est inculpé d'homicide involontaire et condamné à 18 ans de réclusion criminelle. On le libérera quand même en 1998 à la suite de la déposition de nouveaux éléments. Mais Omar Raddad reste toujours coupable aux yeux de la justice française.

«Quand je me suis lancé dans ce projet de film, j'ai fait une enquête journalistique, raconte l'auteur-cinéaste Roschdy Zem lors d'une interview accordée à La Presse. J'ai lu les bouquins publiés à propos de cette affaire, rencontré plusieurs intervenants, parcouru les rapports du procès. À la lumière de toutes ces recherches, on en arrive vite à la conclusion que les éléments pouvant laisser croire à l'innocence d'Omar sont au moins aussi nombreux, sinon plus, que ceux ayant mené à sa condamnation. Mais chez nous, comme dans la plupart des pays d'ailleurs, la justice a beaucoup de mal à reconnaître une erreur.»

Le projet de ce film est né sous la gouverne du cinéaste Rachid Bouchareb (Hors-la-loi). Qui a pressenti Roschdy Zem, l'un de ses acteurs fétiche, pour incarner le rôle-titre à l'écran.

«Étrangement, j'ai tout de suite été très intéressé par le projet, mais davantage du côté de la réalisation. Comme Rachid était de son côté très sollicité après le succès d'Indigènes, nous nous sommes mis d'accord et je suis passé d'acteur potentiel à réalisateur. Pour être honnête, je n'ai même jamais eu l'intention de jouer ce personnage. Plus j'avance dans ce métier, plus je doute. J'ai pourtant la certitude de savoir ce que je peux ou ne peux pas faire. Se glisser dans la peau d'un homme comme Omar exige une dimension, une profondeur que Sami Bouajila possède naturellement. Moi, je l'aurais fabriquée. J'ai mis mon égo de côté et j'ai eu raison. Sami est remarquable.»

L'avancée d'une génération

Repéré par André Téchiné (J'embrasse pas, Ma saison préférée), Roschdy Zem s'est vite imposé comme acteur. D'autant qu'il est arrivé à un moment où le cinéma hexagonal laissait enfin un peu de place aux Français dont les parents sont venus du Maghreb. Avec Jamel Debbouze, Sami Bouajila et quelques autres, Roschdy Zem symbolise l'avancée d'une génération à ce chapitre. Mais tout n'est pas gagné. Que non.

«On est là; nous n'y étions pas avant, fait-il remarquer. Le combat est quotidien, mais il est intéressant à mener. Et pas trop douloureux. Cela dit, il faut toujours rester en éveil. Même si je suis bien conscient de faire partie d'un groupe de privilégiés, je garde néanmoins l'oeil ouvert. À l'opposé de pays comme les États-Unis ou le Canada, la France a un lourd passé colonial. Les cicatrices sont encore très présentes. Une relation d'amour-haine en découle parfois. Personnellement, je suis profondément français. Je dors et me réveille français. Et je jubile quand la France bat le Canada au rugby comme elle l'a fait cette semaine!», ajoute-t-il en souriant.

«Être Français pour moi ne relève pas d'une pièce d'identité. Mais le 11-Septembre a fait beaucoup de dégâts. Pour tous les gens d'origine arabe, ce fut difficile.»

Si l'affaire Omar Raddad peut bien sûr faire écho aux préjudices dont sont souvent victimes les gens issus de l'immigration, il reste qu'elle ratisse beaucoup plus large aux yeux du cinéaste.

«Quand le système judiciaire ne sait pas admettre une erreur, cela devient l'affaire de tous, précise-t-il. Nous pouvons tous en être victimes. On ne trouve que deux seuls éléments à charge dans l'histoire d'Omar. On sait d'abord qu'il aimait jouer au casino. On présume ainsi que l'argent pourrait être un motif. On sait aussi qu'il ne dispose pas d'alibi probant. Il n'y a rien d'autre. J'ai donc écrit ce film avec les faits dont nous disposons.»

Omar a vu le film

Roschdy Zem, qui signe ici une deuxième réalisation, a rencontré Omar Raddad.

«Oui Omar a vu le film. Il m'a dit avoir eu l'impression qu'une caméra cachée avait été installée chez lui tant il s'est reconnu dans ce portrait. Venant de cet homme de la terre, qui s'exprime en peu de mots et ne se confond jamais en savantes analyses, j'ai trouvé que c'était un très beau compliment.»

Omar m'a tuer est présentement à l'affiche.