S’inspirant de leur correspondance sur la sexualité humaine, Lyne Charlebois fait revivre le frère Marie-Victorin et la botaniste Marcelle Gauvreau dans Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles, où Alexandre Goyette et Mylène Mackay prêtent leurs traits à l’auteur de La flore laurentienne et à sa protégée. La Presse les a rencontrés.

En 2009, Lyne Charlebois a brisé le plafond de verre en devenant la première femme à remporter le Jutra de la Meilleure réalisation pour Borderline, d’après les romans Borderline et La brèche de Marie-Sissi Labrèche, mais…

« Pourquoi j’ai pas fait de film depuis ce temps-là ? demande la cinéaste. J’ai eu quatre refus en 16 ans, dont un qui m’est resté dans la gorge. C’est plate, mais je sais que nous sommes beaucoup qui postulons pour faire des films, donc c’est ça qui est ça. Thank God, pour Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles, on a eu un go tout de suite des institutions. C’est pas facile, mais c’est un privilège, faire un film au Québec. Je ne pourrai jamais dire assez merci. »

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, COLLABORATION SPÉCIALE

La réalisatrice Lyne Charlebois

C’est grâce à Roger Frappier, producteur de Borderline, que Lyne Charlebois a lu les Lettres biologiques (présentées par Yves Gingras, Boréal, 2018), du frère Marie-Victorin (1885-1944), et, avant qu’elles soient publiées, les Lettres au frère Marie-Victorin (présentées par Yves Gingras et Craig Moyes, Boréal, 2019), de Marcelle Gauvreau (1907-1968). Désirant demeurer fidèle à leur parole et éviter que le film soit entièrement porté par des voix hors champ, la réalisatrice a transformé le contenu de leur correspondance en dialogue.

Elle s’est également inspirée de Science, culture et nation (textes choisis et présentés par Yves Gingras, Boréal, 2019) pour certaines scènes.

Ç’a été cinq ans d’écriture où je parlais à Marie-Victorin ; il m’éclairait… Je dis tout le temps que je ne l’ai pas écrit toute seule, ce scénario-là, mais avec Marie-Victorin et Marcelle Gauvreau. Je voulais être le plus proche possible d’eux.

Lyne Charlebois, réalisatrice et scénariste

N’étant pas friande de films biographiques, Lyne Charlebois a voulu s’éloigner du genre en établissant un parallèle entre hier au aujourd’hui en livrant ses réflexions personnelles sur l’amour et l’intimité. C’est ainsi qu’en plus d’incarner le frère Marie-Victorin, né Conrad Kirouac, et Marcelle Gauvreau, Alexandre Goyette et Mylène Mackay interprètent Antoine et Roxane, deux acteurs ayant eu une brève liaison qui tournent Conrad et Marcelle sous la direction d’une réalisatrice (Marianne Farley), qui est « un peu » l’alter ego de Lyne Charlebois.

« Quand elle dit qu’elle ne pense pas qu’ils aient couché ensemble, je pense la même chose, affirme la cinéaste. De toute façon, pour moi, ce n’est pas important, qu’ils aient baisé ou pas. Dans les deux dernières années, il n’y a plus de lettres ; on ne sait pas s’il y en a eu ou si elles ont été jetées. C’est ambigu et c’est voulu. Je n’ai pas voulu faire de statement et j’ai voulu inventer le moins possible, donc mes réflexions passaient par le contemporain et non pas à travers Marie-Victorin et Marcelle parce que ça n’aurait pas été eux autres. Il y avait une certaine fidélité, un respect auxquels je tenais. »

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Alexandre Goyette, Lyne Charlebois et Mylène Mackay

« C’est quand même incroyable qu’on ne sache pas du tout qui est Marcelle Gauvreau, que ce ne soit pas enseigné à l’école. On est encore à une époque où on apprivoise le terme sorcière… Elle étudiait les plantes médicinales, elle a choisi de ne pas se marier afin de poursuivre ses études ; à l’époque, ce n’était pas un choix facile à faire. Elle est la première femme francophone à avoir obtenu une maîtrise en sciences naturelles au Québec. Elle a fait l’index et participé aux recherches de La flore laurentienne. Ça fait du bien de la mettre en valeur », explique Mylène Mackay, qui a incarné, dans un tout autre registre, la botaniste dans Les fleurs oubliées (2019), d’André Forcier, au côté d’Yves Jacques.

L’amour de la nature

Malgré sa maîtrise, l’assistante du frère Marie-Victorin devait se contenter d’un salaire de secrétaire… « C’est inacceptable à nos yeux d’aujourd’hui, mais tout ce qu’elle a vécu à cette époque, la façon dont Marie-Victorin la traitait, c’est-à-dire comme une égale, témoigne de l’avant-gardisme de cet homme. C’est une femme qui s’est épanouie au contact de Marie-Victorin et qui a pu faire des choses qu’elle n’aurait probablement pas faites sans lui. Je suis persuadé que sans cette femme-là, sans l’amour qu’ils ont eu, sans ce besoin de sublimer cet amour-là, cette attirance physique qui était super forte, je ne pense pas qu’il se serait intéressé à la sexualité », avance Alexandre Goyette.

Outre un amour platonique et leur amour pour Dieu, les illustres botanistes partageaient un grand amour pour la nature. Pour en capter toute la beauté et la fragilité, Lyne Charlebois a insisté auprès de Roger Frappier pour travailler avec le directeur André Dufour, son grand ami avec qui elle avait tourné les séries Conséquences et Eaux turbulentes.

PHOTO MARLENE GÉLINEAU PAYETTE, FOURNIE PAR LES FILMS OPALE

Alexandre Goyette dans Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles

« Ça faisait 16 ans que je n’avais pas fait de film, ça me stressait et je voulais faire du cinéma, pas une télésérie. Avec une petite caméra, on a fait plein de prises sur le mont Royal, au Jardin botanique, à l’île d’Anticosti. André est aussi allé tourner à Mingan – c’est Marie-Victorin qui a inventé le mot Minganie. Pour moi, c’était très important d’aller à Mingan, c’est tellement beau ! Il y a aussi Christine Simard qui a tourné plusieurs prises dans le Bas-Saint-Laurent. On a toutes les saisons et toute la flore laurentienne, qui existe encore, mais qui a besoin de beaucoup d’amour. J’étais très contente que mon film soit cautionné par Yves Gingras. Je pense que j’ai essayé de mettre dans ce film-là toute la douceur dont je suis capable », déclare la réalisatrice.

« On reconnaît la rébellion de Lyne dans sa volonté de faire ce film-là à notre époque qui va extrêmement vite, où l’on consomme les relations rapidement. C’est un film lent et contemplatif, un mélange de littérature, d’art visuel, de poésie, où les images dansent et dont le personnage principal est la nature. C’est un film non conventionnel à tous les niveaux. C’est singulier et original, c’est très Lyne », croit Mylène Mackay, dont les parents, le jardinier Yves Gagnon et l’herboriste Diane Mackay, sont figurants dans Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles.

« C’est un film très libre qui fait l’éloge de la lenteur, de la douceur. Il y a quelque chose dans la démarche de Lyne qui est comme une réponse à Borderline. C’est vraiment diamétralement opposé. Et ça, c’est vraiment intéressant dans une démarche créatrice de voir comment deux œuvres éclatées et fortes chacune à leur façon se répondent », conclut Alexandre Goyette.

En salle le 21 juin