André Duchesne LA PRESSE

Porter secours à une personne en train de se noyer est un acte héroïque. Cela peut aussi constituer un geste dangereux. Car on ne sait jamais quand la personne secourue entraînera son sauveur vers le fond.

En entrevue, c'est la comédienne Isabel Richer qui utilise la métaphore de la noyade pour illustrer ce qui se passe au coeur de Décharge, nouveau long métrage de fiction de Benoit Pilon.

Dans ce film, elle interprète Madeleine, une travailleuse sociale qui a rencontré son conjoint, Pierre (David Boutin), alors qu'il se battait pour sortir de l'enfer de la drogue. Quinze ans plus tard, le couple mène une vie modeste, mais stable. Il a trois enfants. Pierre a créé une entreprise de cueillette de déchets dont il est fier. Mais le jour où un des enfants du couple se blesse avec une seringue dans un parc, tout bascule. Furieux, Pierre veut nettoyer son quartier des petits revendeurs. Sa route croise celle d'Ève (Sophie Desmarais), toxicomane et prostituée. Une rencontre qui éveille de terribles démons.

«Madeleine sait que son chum est en train de partir, dit Isabel Richer de son personnage. Elle doit décider du moment où elle va lâcher la main de Pierre, sans quoi elle va couler avec lui.»

Mais pourquoi Pierre veut-il tant venir en aide à Ève? L'intention est noble, mais elle est pleine d'ambiguïté, indique le réalisateur. «Le film s'interroge sur les limites d'une relation d'aide, dit Benoit Pilon. Et oui, il y a des ambiguïtés. Sans elles, il n'y a pas de film. La vie d'Ève éveille le passé de petit bum de Pierre. Soudain, le désir de cette vie passée -et rejetée- est éveillé.»

«Pierre aurait pu prendre une voie d'évitement, mais sa rencontre avec Madeleine l'a amené à mener une vie plus solide, dit David Boutin. Il arrive à un moment de sa vie où, croyant avoir réglé bien des choses et savoir où il va, il est complètement surpris par cette rencontre. Le Pierre qu'il croyait avoir dompté lui revient.»

David Boutin apprécie l'humanité de son personnage. «J'aime le fait qu'il soit incapable de tout gérer, dit-il. À travers l'armure qu'il s'est construite, il y a toutes sortes de fissures qui se créent.»

Fragile et sauvage

Sophie Desmarais estime que la relation qui se développe entre Ève et Pierre est vouée à l'échec. «Cette relation d'aide ne peut fonctionner, dit-elle. Elle accepte que Pierre entre tranquillement dans sa vie, mais elle veut quand même son cash. Elle n'est pas si naïve.»

«Ève est un mélange de pure fragilité et de sauvagerie, enchaîne-t-elle. Je ne veux pas généraliser, mais, pour avoir eu la chance d'en rencontrer, ces filles ne sont pas si ouvertes que ça envers les gens qui ne viennent pas de leur milieu. Elles vivent, avec raison, dans la méfiance. Elles sont vulnérables au regard des autres qui les perce.»

En somme, rien n'est prévisible lorsqu'on tend la main.

Des gens en marge

Rosaire et la Petite-Nation, Roger Toupin, épicier variété, Nestor et les oubliés, Ce qu'il faut pour vivre et maintenant Décharge.

Lorsqu'on demande au réalisateur s'il existe un fil conducteur entre ses films, que ce soit des documentaires ou des fictions, il n'hésite pas à évoquer les marginaux: «Ce sont souvent des gens en marge d'un système. J'aime observer des personnes qui sont à la croisée des chemins, qui se mettent en danger ou sont mis en danger. Cela révèle bien des choses sur elles et sur la société qui les entoure. C'est aussi une autre façon d'avoir un regard sur la normalité à partir de la différence.»

Décharge sort en salle le 21 octobre. Il est projeté lundi 19h et mardi 21h15 dans le cadre du Festival du nouveau cinéma.