Marc-André Lussier LA PRESSE

The Rum Diary s'inscrit de façon plus intime dans la filmographie de Johnny Depp. Dans ce film réalisé par Bruce Robinson, le populaire acteur se glisse dans la peau du célèbre auteur Hunter S. Thompson, un ami personnel qui s'est suicidé il y a six ans.

Pendant plus de deux décennies, Johnny Depp a partagé une amitié très féconde avec l'écrivain Hunter S. Thompson. Dès leur première rencontre - Depp était alors un tout jeune homme -, le courant a passé entre eux. Et ne s'est interrompu que 21 ans plus tard, alors que l'inventeur du «journalisme gonzo» a décidé de mettre fin à ses jours.

«Je me souviens très bien de cette première rencontre, racontait l'acteur au cours d'une rencontre de presse tenue à Los Angeles la semaine dernière, à l'occasion de la sortie prochaine de l'adaptation cinématographique de The Rum Diary. C'était en 1984, à Noël. J'étais à Aspen, au Colorado, au Woody Creek Tavern, se remémore-t-il. À minuit, la porte du bar s'est ouverte et un homme est apparu dans un bouquet d'étincelles. C'était Hunter. Il est venu à moi, s'est présenté, et notre amitié fut scellée instantanément. Nous sommes toujours restés en contact par après.»

C'est d'ailleurs grâce à cette amitié que The Rum Diary, un récit relatant un épisode de jeunesse à Porto Rico, fut publié en 1998, soit plus de 25 ans après avoir été écrit.

«C'était à l'époque où nous préparions Fear and Loathing in Las Vegas avec Terry Gilliam, rappelle Johnny Depp. Je me trouvais chez Hunter et il m'a permis de fouiller dans d'immenses boîtes dans lesquelles il y avait des notes, des documents de toute sorte... Et je suis tombé sur The Rum Diary, un manuscrit qu'il avait écrit il y a très longtemps, mais qu'il n'avait jamais fait publier. Hunter s'est mis à relire ça - il ne l'avait jamais fait - et s'est du coup enthousiasmé à l'idée d'en faire un film!»

Un projet singulier

Tant dans l'esprit de l'auteur que dans celui du comédien, un seul cinéaste pouvait rendre justice à l'oeuvre: Bruce Robinson. D'abord révélé comme acteur (il fut le lieutenant Pinson de L'histoire d'Adèle H de François Truffaut), Robinson s'est imposé en tant qu'auteur cinéaste à la fin des années 80 grâce à son premier long métrage, Whithnail and I.

«À mes yeux, seul Bruce pouvait prendre cette matière à bras le corps et en traduire l'esprit», précise Johnny Depp.

Il a fallu du temps pour mettre le projet sur pied. D'autant que Bruce Robinson avait décidé d'abandonner la réalisation pour se consacrer à l'écriture.

«J'ai vécu une très mauvaise expérience hollywoodienne à l'époque de Jennifer Eight, explique le réalisateur. À tel point que j'avais pris la ferme décision de ne plus jamais réaliser de films de ma vie. J'ai réussi à garder cette promesse pendant 17 ans. Johnny m'a carrément harcelé!» ajoute-t-il en riant.

Dans un premier temps, Johnny Depp a demandé à Bruce Robinson d'écrire l'adaptation du récit. Beau projet auquel l'auteur s'est prêté de bonne grâce. L'offre de réalisation a suivi.

«J'ai d'abord refusé net, rappelle Robinson. Mais Johnny a insisté. Quand la plus grande vedette du monde te donne sa confiance de cette façon, ça te force à réfléchir. Sur le plateau, je me suis aperçu que, comme à vélo, les réflexes reviennent vite!»

«En fait, les enjeux étaient beaucoup plus importants pour Johnny que pour moi, poursuit-il. J'adore Hunter S. Thompson. Je partage sa rage. L'écriture fut pour moi très salvatrice. J'ignore ce que je serais devenu si je n'avais pas été écrivain. The Rum Diary ayant été écrit lorsque Hunter était encore jeune, des problèmes de structure narrative se sont posés pour l'adaptation. Mais ce fut passionnant à faire.»

Un autre alter ego

Treize ans après qu'il eut incarné l'alter ego de Thompson dans Fear and Loathing in Las Vegas, récit hallucinogène d'années de révolte et d'indignation, Johnny Depp se retrouve à camper un autre alter ego de l'auteur, plongé cette fois dans l'Amérique encore naïve du début des années 60. Le récit s'attarde ainsi à décrire les tribulations portoricaines d'un jeune journaliste qui a décidé d'aller travailler là-bas pour un journal local. Sa rencontre avec un promoteur ambitieux (Aaron Eckhart) désireux de faire de l'île antillaise un paradis capitaliste sera marquante. Celle de l'amoureuse de ce dernier (Amber Heard) aussi.

«On connaît moins cette partie de sa personnalité, mais Hunter a toujours gardé, même dans ses moments plus «éclatés», cette gentillesse propre aux gens du Sud, fait remarquer Depp. Dans les années 70, sa rage était alimentée par la politique, la guerre du Vietnam, etc. Dans les années 60, époque de l'intrigue de The Rum Diary, il sortait tout juste de l'armée. Il avait évidemment du mal à composer avec l'autorité, mais il était quand même en train de chercher ses marques.»

Quand Hunter S. Thompson s'est suicidé il y a six ans, Johnny Depp fut évidemment très éprouvé.

«Je n'étais pas surpris à outrance, mais le sentiment de dévastation fut quand même terrible, rappelle-t-il. La cérémonie funèbre était particulière sur le plan de l'organisation. Je crois qu'il l'a fait exprès pour que nous nous concentrions sur ça plutôt que sur notre peine. Hunter me manque terriblement. J'aimais ses coups de fil impromptus, nos conversations, nos discussions sur le sport. Encore aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il m'accompagne à chaque moment de ma vie. Je suis certain qu'il serait ravi du film que nous proposons.»

The Rum Diary (Rhum Express en version française) prend l'affiche le 28 octobre. Les frais de voyage ont été payés par Films Séville (E1).