Publié le 10 déc. 2011
Marc Cassivi LA PRESSE

Un homme et une femme, fin vingtaine, début trentaine, rentrent ensemble d'un partyrave. Ils ne se connaissent pas. Font l'amour, sans amour. De manière mécanique, cruellement réaliste, sans fard ni artifice.

Nuit # 1, premier long métrage audacieux et radical de la jeune cinéaste québécoise Anne Émond, 29 ans, commence par cette longue scène de près de 15 minutes, dans un appartement glauque de Montréal.

Post coïtum animal triste. Les amants d'infortune, êtres humains blessés, dans leurs derniers retranchements, passent ensuite la nuit à philosopher, à se disputer, à se confier, à s'offrir l'un à l'autre, dans le dénuement le plus complet, dans une sorte de thérapie du dernier espoir.

Lui (Dimitri Stroroge), immigrant ukrainien, jeune Cioran sans le talent, artiste raté convaincu de sa supériorité, incapable d'agir, odieux et antipathique. Elle (Catherine de Léan), prof de troisième année en perte de repères, suicidaire, trouvant un instinct de survie dans la débauche de nuits de baise intoxiquées avec des inconnus.

Un huis clos entre deux acteurs inspirés. Une proposition cinématographique risquée, décalée, exigeante, fascinante, parfois maladroite et irritante, à la frontière du théâtre, d'une densité littéraire que l'on retrouve peu souvent au grand écran... et qui risque de diviser de manière franche les cinéphiles.

«J'en avais un peu ras le bol de l'absence de dialogues dans le cinéma québécois, dit Anne Émond. C'est devenu un peu une posture pour moi. J'ai voulu que dans mon film, il y ait des mots. J'aime notre langue. Je voulais que ces personnages qui n'ont rien dans la vie aient au moins de beaux mots.»

Un pari risqué

Il y a beaucoup de mots dans Nuit #1, qui a fait le plein d'accolades sur le circuit des festivals. De Toronto, où le long métrage a obtenu une mention du meilleur premier film, à Tübingen, en Allemagne, où il a été primé, en passant par Pusan, en Corée, et Vancouver, où il a été sacré meilleur long métrage canadien. À Montréal, le film d'Anne Émond a reçu le Prix de l'innovation du Festival du nouveau cinéma.

«Des monologues au cinéma, on ne fait jamais ça, ajoute Catherine De Léan, qui a joué dans un récent court métrage d'Anne Émond, Sophie Lavoie. Anne n'est jamais dans la demi-mesure. Elle n'essaie pas de plaire. J'ai envie de défendre son film. Il est très sincère. J'en suis fière. Avec le virage conservateur de notre pays, je me dis que si ça choque une matante en Alberta, c'est tant mieux!»

Nuit # 1 représente, dans son ensemble, un pari risqué. En raison de la densité du texte et de sa mise en scène minimaliste, mais aussi parce qu'il repose sur des personnages peu sympathiques. Celui de Nikolaï, défendu par le Français Dimitri Stroroge, est particulièrement exécrable. Ce qui, pour le spectateur, peut certainement être rébarbatif.

«Il y a eu une gestion du risque, reconnaît Anne Émond. Quand j'ai écrit le scénario, c'était un journal intime. J'avais 26 ans. Je trouvais que les gens de ma génération se conduisaient comme de grands enfants perdus. J'ai écrit dans l'urgence, sans réfléchir. C'est après que je me suis rendu compte du risque de mettre en scène un personnage aussi antipathique. Je voulais faire réagir, mais je ne voulais pas provoquer. Ce n'est pas un film d'auteur cérébral et intellectuel. Par la forme, les monologues, peut-être. Mais j'ai surtout voulu rejoindre les gens: les toucher, les irriter, les faire chier. Qu'ils ressentent quelque chose.»

Génération désenchantée

Nuit #1 est aussi un film qui, comme Laurentie de Simon Lavoie et Mathieu Denis (du même producteur, Metafilms), illustre la détresse et le désenchantement d'une partie de la génération Y.

«On touche dans ce film-là à une noirceur, à quelque chose de vraiment inhérent à notre génération, croit Catherine De Léan. C'est difficile, à notre époque, de regarder vers l'avant. Avec des gouvernements qui ne vont pas dans la bonne direction. C'est très angoissant. Ce film témoigne de ce sentiment-là.»

«Le portrait de génération est assumé, ajoute Anne Émond. Le film est dédié à mes amis et à la jeunesse. Tous ceux qui ont de 25 à 35 ans ne font pas que baiser avec des inconnus après avoir pris de l'ecstasy. Il y a en plusieurs qui «occupaient» Montréal récemment. Ce sont deux personnages dans un moment très sombre de leur vie. Cette angoisse est partagée par beaucoup de gens de ma génération. Avec raison. Écologiquement, économiquement, politiquement, le futur n'est pas clair.»

La cinéaste et la comédienne craignent-elles que la scène de sexe crue et insistante du début prenne le pas sur le propos du film? «La fin du film est plus impudique que le début, croit Catherine De Léan. C'est vraiment une violence qu'on se fait, d'aller à l'envers de la pudeur. C'est très personnel, la sexualité. Mais les personnages finissent par se dévoiler encore plus par leur discours.»

Anne Émond est du même avis. Même si elle a eu un doute en filmant, dès le début du tournage, cette scène difficile pour les acteurs, très précise, sans la moindre improvisation, pendant deux nuits complètes. «J'avais l'impression de faire un film de cul, dit-elle. J'avais hâte de passer à autre chose. Mais ce n'est pas ça que l'on retient du film. Ça arrive tout au début et on passe à autre chose. Le dénuement va tellement loin à d'autres niveaux.

«Je ne voulais pas que la scène soit choquante. Il n'y a rien de pornographique. Tout se passe de manière assez mécanique. La scène est longue parce que je voulais que les personnages, au moment où ils se disent tout, soient au même point dans leur relation que le spectateur. Mais si une scène de sexe peut faire en sorte que les gens voient mon film, je dis tant mieux!»

Nuit # 1 prend l'affiche vendredi prochain.