Le cinéaste américain a donné hier soir une conférence où il fut question de cinéma, de diversité, de l'Agent orange et des élections de mi-mandat, sans oublier Colin Kaepernick et les propriétaires des équipes de la National Football League (NFL). Parce que Spike Lee, c'est un peu tout ça.

Mis à jour le 27 sept. 2018
Marc-André Lussier LA PRESSE

Spike Lee aime visiblement beaucoup le Festival international du film black de Montréal. Après sa conférence, au moment où le public lui a réservé sa deuxième ovation de la soirée, le cinéaste a tenu à dire à Fabienne Colas, fondatrice de l'événement qui a aussi agi à titre d'intervieweuse hier soir, à quel point ce festival était «important». Il s'agissait d'ailleurs de sa troisième présence.

Bien entendu, une conversation avec Spike Lee peut ratisser très large. Dans la foulée de BlacKkKlansman, un film qui revisite le passé pour encore mieux évoquer le présent, les questions du racisme aux États-Unis et du moment dans l'histoire dans lequel le pays se trouve présentement ont été évoquées. Cela a d'ailleurs donné lieu aux meilleurs moments de la soirée.

L'affaire Kaepernick et l'agent orange

Commentant la situation du joueur de football Colin Kaepernick, qui s'est agenouillé pendant l'hymne national américain en guise de protestation contre le traitement des Afro-Américains dans son pays, Spike Lee n'a pas mâché ses mots.

«Tous les propriétaires de la NFL sont coupables de collusion, a-t-il déclaré. Ce joueur devrait avoir un poste dans une équipe. Ce qu'il manque à la NFL est un Branch Rickey, dirigeant des Dodgers de Brooklyn qui, en 1947, a eu le courage d'embaucher Jackie Robinson, le premier joueur noir, que vous connaissez d'ailleurs bien à Montréal. L'action de Rickey n'a pas été populaire du tout, mais il savait que c'était la bonne chose à faire.» 

«Aujourd'hui, les dirigeants de la NFL sont du mauvais côté de l'Histoire.»

Sans même que l'intervieweuse n'intervienne, cette ligne de pensée a directement mené le cinéaste à commenter aussi ce qui se passe présentement sur le plan politique.

«Nous avons un gars à la Maison-Blanche: l'Agent orange. Comment ce type a-t-il pu oser traiter les joueurs d'enfants de chiennes? Contrairement à ce qu'il pense, les joueurs qui se sont agenouillés n'ont pas insulté l'armée ni le drapeau, bien au contraire. Les Afro-Américains ont aussi construit ce pays en tant qu'esclaves, pendant que les pionniers volaient le territoire aux Premières Nations et opéraient un génocide. Les Afro-Américains ont aussi participé à chacune des guerres que ce pays a livrées, et plusieurs d'entre eux ont sacrifié leur vie.»

Black Panther a changé la donne

S'il estime que Black Panther, réalisé par Ryan Coogler, constitue véritablement un moment charnière dans l'histoire du cinéma américain, le réalisateur de Do the Right Thing reconnaît qu'il y a encore beaucoup à faire pour atteindre une représentation ethnique et afro-américaine plus équilibrée dans l'industrie du cinéma.

«Nous devons nous rendre à des postes de direction parce que c'est à ce niveau que les décisions sont prises. Nous devons avoir accès au bureau et avoir droit de vote. C'est là qu'est le vrai pouvoir. Je dirais même que si tu fais du cinéma maintenant, ne te limite pas à ton rôle derrière la caméra. Après l'étape franchie grâce à Black Panther, là devrait être le prochain objectif. Encore aujourd'hui, il m'arrive souvent d'être le seul Black à une réunion.»

Le cinéaste a en outre été touchant quand il a évoqué sa famille, notamment une grand-mère enseignante dans la Géorgie ségrégationniste, qui tenait à transmettre le goût des arts, de même que sa mère, avec qui il allait très souvent au cinéma, étant donné que son père refusait de s'y rendre. Ce dernier trouvait que les Noirs étaient trop mal représentés dans les films américains.

Le temps qui passe

Spike Lee a aussi dénoncé la culture des vedettes instantanées, et il a insisté sur le fait que les grands artistes parviennent habituellement au sommet en travaillant leur art d'arrache-pied.

«À 5 ou 6 ans, Michael Jackson regardait depuis les coulisses de l'Apollo Theatre les géants s'exécuter et il a appris. Miles Davis, Aretha Franklin et tous ces gens-là ont travaillé comme des fous. Si tu ne veux pas y mettre les efforts nécessaires, fais autre chose!»

À 61 ans, et comptant maintenant plus de 35 ans de métier, Spike Lee affirme être plus conscient aujourd'hui de la valeur du temps qui passe.

«Il est évident que je pense davantage à ma propre mortalité, d'autant que des gens comme Michael Jackson, Prince, Aretha [Franklin], récemment, sont tous des artistes avec qui j'ai déjà travaillé. Tout va bien pour l'instant, mais j'y pense.»

Voyant les élections de mi-mandat du mois de novembre comme «les plus importantes de [leur] histoire», parce que dit-il, les Américains auront alors l'occasion de rectifier le tir, Spike Lee estime que nous vivons néanmoins une époque en rien comparable à celle que ses ancêtres ont vécue.

«En faisant un test d'ADN, j'ai découvert que les ancêtres de ma mère sont venus de la Sierra Leone, et ceux de mon père, du Cameroun, a-t-il expliqué. Les jours de découragement, je pense à ce que devait être la vie de mes aïeuls, des esclaves, et je tire auprès d'eux une force qui me donne de l'espoir. Je le crois sincèrement.»