Marc Cassivi LA PRESSE

Emmanuel Bilodeau me donne rendez-vous au Taza Flores, avenue du Parc. Le comédien est de l'imposante distribution de Bluff, sympathique premier film de Simon Oliver Fecteau et de Marc-André Lavoie, qui ouvrira le Festival des films du monde jeudi. Il s'apprête à tourner la suite de la télésérie René, qui s'intéresse aux années au pouvoir de René Lévesque, jusqu'à sa mort en 1987.

À l'été 1987, stagiaire à La Presse, Emmanuel Bilodeau est l'un des derniers journalistes à avoir interviewé celui qu'il incarne aujourd'hui. Discussion autour d'un parcours atypique.

Marc Cassivi: Comme tu as déjà tâté du journalisme et que tu as deux frères journalistes (Julien et Maxence), je me suis dit que tu pourrais avoir un point de vue intéressant sur les médias, sur le rapport des artistes aux médias, sur les perceptions que les artistes et les journalistes ont les uns des autres.

E.B.: Je n’ai pas été journaliste longtemps, mais assez pour avoir un point de vue sur ce métier-là.

M.C.: Tu as changé de branche parce que tu as été déçu du métier?

E.B.: Non, pas du tout. C’était vraiment ma vocation, je crois, le journalisme. Je me suis longtemps vu d’abord comme un journaliste. Bien plus que comme un comédien. Je ne me suis jamais vu comme un comédien en fait. Même aujourd’hui, j’ai de la misère à me voir comme un vrai acteur, mais bien plus comme un imposteur. C’est le propre de bien des acteurs. J’ai été journaliste jeune, comme stagiaire à La Presse et pendant quelques mois à Radio-Canada, tout en faisant mes études.

M.C.: Tu as étudié en droit, non?

E.B.: J’ai fait mon droit au complet. Je suis devenu avocat. Mais j’ai quitté le droit pour le journalisme. Le droit était clairement pour moi une façon d’acquérir des connaissances et une crédibilité pour éventuellement devenir journaliste, tout en me disant que j’aurais au moins un métier.

M.C.: J’ai fait du droit dans la même optique, parce que des figures mythiques du journalisme avaient pris ce chemin-là.

E.B.: Mon père nous a communiqué son sa passion pour l’information. On était douze enfants à la maison et on écoutait tous les radiojournaux et téléjournaux possibles et imaginables. Quand c’était le temps des nouvelles, il fallait que tout s’arrête. Il criait à ma mère: «Arrête de travailler, Marie, c’est les nouvelles! » Pour nous, c’était presque une religion. Nos héros étaient des journalistes. On s’est passionné d’information, et pas seulement parce que notre père aimait ça. Quand mon frère (Maxence) est devenu journaliste, j’avais 12 ou 13 ans et je trouvais ça vraiment hot qu’il soit à Radio-Canada. Ce n’était pas pour l’imiter, mais intrinsèquement, j’avais envie de devenir journaliste, comme mon frère Julien aussi sans doute.

M.C.: Je me demandais si avec le temps, étant passé par le journalisme, tu avais développé un regard plus critique sur les médias que d’autres gens de ton métier. Quand on sait comment la saucisse est fabriquée, on n’a plus nécessairement envie d’en manger…

E.B.: Je retournerais au journalisme n’importe quand. Je trouve qu’il y a beaucoup d’excellents journalistes et j’aime la façon dont on fait de l’information ici. On tente d’être objectif, on s’efface derrière la nouvelle et on essaie de raconter ce qui s’est passé. Par ailleurs, j’adore lire les journaux français où l’on sent plus d’émotion et de subjectivité. On retrouve ça chez nos chroniqueurs. J’ai toujours essayé d’être le plus objectif possible. J’enregistrais beaucoup mes entrevues. Ç’a culminé quand j’ai interviewé René Lévesque. Je l’ai cité mot à mot. Il a rappelé à La Presse en demandant que ce soit moi qui l’interviewe la prochaine fois. Je me suis dit qu’ou bien il avait senti que je deviendrais acteur et que je le jouerais un jour (rires) ou bien il a aimé que je rapporte chaque mot, chaque virgule, chaque hésitation. J’aimais beaucoup son sens de la nuance et sa façon de s’exprimer. J’ai souvent pensé à ça, en donnant des entrevues à différents médias, et en ne reconnaissant pas du tout les mots que j’avais utilisés. Ceci dit, je ne sais pas quelle méthode est la meilleure.

M.C.: Tu vas pouvoir comparer parce que je fais presque du verbatim…

E.B.: Je déteste être cité hors contexte. Dans certains magazines, c’est hallucinant. On prend une phrase, on la sort de son contexte et on en fait une nouvelle. On donne l’impression que tu es obsédé par un sujet alors que ce n’est pas du tout ça, que tu en as parlé une minute en fin d’entrevue. Ça me tue, je trouve ça malhonnête. Mais en général, je n’ai pas vraiment de critique à faire aux journalistes, sinon qu’ils ont rarement le temps de fouiller leurs sujets. C’est surtout faute de moyens qu’on met rarement un journaliste trois jours sur une même histoire.

M.C.: Si tu étais toujours journaliste, tu serais quel type de journaliste. Reporter ou chroniqueur?

E.B.: Pas chroniqueur. Je suis tellement facile à convaincre du contraire. J’aime tellement la nuance que j’ai parfois de la difficulté à trancher. Quand j’étais rédacteur en chef du journal étudiant de la Faculté de droit, j’avais à écrire des éditoriaux et ça me terrorisait.

M.C.: J’ai fait exactement la même chose…

E.B.: Non! T’as pas été rédacteur en chef du Pigeon dissident? C’est ben drôle!

M.C.: Il me reste juste à devenir acteur! Donc tu ne serais pas éditorialiste…

E.B.: J’ai énormément de difficulté, je dois l’avouer humblement, à vivre avec le conflit, à provoquer des conflits, à dire des choses qui vont blesser les gens parce que je ne suis pas d’accord avec eux. Je l’assumerais mal. Contrairement à plusieurs personnes qui prétendent qu’on a la langue de bois au Québec et qu’on évite les débats, je trouve que c’est une qualité de société exceptionnelle que d’essayer d’éviter les conflits. On vit dans un monde où on tue pour des idées. Quand on nous reproche d’être aseptisé parce qu’on n’ose pas s’envoyer chier, je trouve ça ridicule. Les êtres humains raisonnables devraient être capables de s’expliquer calmement, de respecter les différences, les idées, les volontés, les pensées, les états d’esprit de chacun. C’est ça la beauté de la civilisation. Pourtant, c’est de moins en moins valorisé. Aujourd’hui, on valorise la spontanéité. La téléréalité valorise les comportements exagérés. On ne réfléchit pas, on boit, on dit n’importe quoi. On est fier de notre niaiserie. Je trouve ça dangereux.

M.C.: Penses-tu être plus indulgent envers les journalistes que d’autres artistes?

E.B.: Je comprends les critiques. Ça fait aussi mal quand la critique est défavorable, mais je les comprends. Parfois, je trouve que les critiques pourraient être plus nuancés. On devrait toujours rappeler aux critiques, comme le disait Rainer Maria Rilke, que les mots de la critique ne sont pas les bons mots pour aborder l’art en général. Au théâtre, on se démène parfois pendant six mois, un an, pour faire une petite pièce devant 200 personnes, et on se fait ramasser dans le journal. C’est disproportionné. En même temps, je comprends qu’on puisse être agressé pendant une soirée au théâtre et qu’on ait envie de le dire. Mais on devrait toujours être nuancé, avoir une approche de compassion.

M.C.: Comment vis-tu avec les journaux à potins? Le fait d’appartenir d’une certaine façon au domaine public?

E.B.: Ça me tue. J’haïs ça. À l’époque où René Lévesque était en politique, les journalistes savaient plein de choses sur lui qu’ils ne disaient pas. Par respect pour la profession, qui à l’époque était davantage respectée. Ce n’est pas étonnant que les gens aient moins envie de s’y lancer. Ce n’est pas nécessaire qu’on sache qu’André Boisclair a fait de la poudre. Quoique…

M.C.: Ce qui est vrai pour les politiciens l’est d’autant plus pour les artistes…

E.B.: Ma blonde est comédienne et il y a deux ans, on s’est retrouvés en une du Échos-vedettes, contre notre gré. Je trouve que c’est une atteinte à ma vie privée. Je n’ai pas fait ce métier-là pour qu’on parle de ma vie privée. Je suis prêt à ce qu’on me considère comme un personnage public, mais j’ai droit à ma vie privée. C’est le manque de respect qui me tue. Envers les politiciens aussi il y a un manque de respect épouvantable, qui fait qu’on n’a pas le goût de se lancer en politique. J’aurais le goût des fois, même si ça ne dure pas longtemps, mais c’est une dure vie. Il faut être fait fort en maudit. Il n’y a aucun respect pour des gens qui ont envie de changer le monde, qui ont envie d’un monde meilleur, de donner à la société. C’est souvent ça leur motivation. Ce n’est pas vrai qu’ils sont tous là par soif de popularité ou de pouvoir. Je ne peux pas le croire.