Mario Cloutier LA PRESSE

Terminer l'oeuvre d'un artiste défunt s'avère une entreprise délicate, voire périlleuse. Quand l'exercice se fait en toute amitié et dans le plus grand respect, comme c'est le cas de Comme à Cuba, du documentariste Fernand Bélanger, on peut toutefois parler d'un hommage incontournable et bien rendu.

Mais les deux complices en la matière, Yves Angrignon et Louise Dugal, préféreraient ne plus en parler. Comme s'ils n'y étaient pour rien.
«C'était plus qu'un premier bout à bout que Fernand avait réalisé avant de mourir. Toute la structure du film était là», clame Louise Dugal, monteuse attitrée de Bélanger et de Serge Giguère aussi.


Ils ont pourtant pris plusieurs mois pour terminer Comme à Cuba, le faisant passer de 90 à 63 minutes et le couvant jusqu'à ce qu'une productrice, Jeannine Gagné, complète le montage financier.


En finissant le film de leur collègue et ami, ils auront vécu un second deuil. Avec ses petites et grandes douleurs, mais aussi ses lueurs d'espoir. Leur leitmotiv: coller à l'esprit et au style Bélanger.


«On se demandait comment il aurait terminé le film, mais comme on a travaillé très souvent ensemble, les réponses sont venues naturellement», explique Yves Angrignon, collaborateur et compagnon de vie du cinéaste.
Louise Dugal avoue avoir senti la présence du réalisateur durant les longues séances de montage. Yves Angrignon, lui, l'entendait dire, comme il l'avait souvent fait dans le passé: «Une chance que vous êtes là parce que ce serait interminable.»


Pour arriver à la version finale du documentaire, les deux amis ont surtout repensé les images d'une version «ballet moderne» de Songe d'une nuit d'été.


«On a raccourci, mais la plupart du film n'a pas du tout été retouché, souligne Yves Angrignon. On n'a pas fait ça dans le but de se mettre au premier plan, on voulait lui rendre hommage.»
La seule scène totalement assumée par les deux collaborateurs est celle du cinéaste en train de filmer son image réfléchie dans l'eau d'un puits. Étrangement, ces images auraient été tournées uniquement pour enregistrer l'écho du puits, dit Louise Dugal.


«Étant donné les circonstances, on trouvait que ce serait une belle fin pour le film, comme un dernier clin d'oeil, estime Yves Angrignon. Sans que ce soit trop lourd.»


En fait, Fernand Bélanger avait tourné plusieurs heures à Cuba entre 2000 et 2005 avant de terminer son premier montage cette année-là. Il est tombé malade à la fin de l'année et est mort en juillet 2006. Les trois partenaires avaient donc eu le temps de parler de la facture du film.
«Presque toute la musique avait déjà été choisie, note Louise Dugal. On a ajouté une chanson de la grande chanteuse cubaine, Celia Cruz, mais je pense que Fernand aurait été d'accord.»


Comme à Cuba a déjà entrepris avec succès la route des festivals au Canada et ailleurs, en Espagne et au Brésil notamment. Yves Angrignon et Louise Dugal en sont fiers, évidemment, mais un peu gênés aussi.
Il ne s'agissait pas du dernier projet de Fernand Bélanger, qui rêvait d'aborder Rimbaud au cinéma, mais grâce à ses amis, l'oeuvre de ce documentariste unique comprend désormais une ultime réussite.