Publié le 27 mai 2012
Marc-André Lussier LA PRESSE

Après Caramel, la réalisatrice libanaise Nadine Labaki propose une fable en forme d’ode à la paix, où les femmes d’un village rivalisent d’imagination pour empêcher leurs maris et leurs fils de se faire la guerre.

Après une vingtaine d’années de paix relative au Liban, des hommes ont repris les armes pour s’entretuer. C’était il y a quatre ans à peine. La cinéaste Nadine Labaki, remarquée sur la scène internationale l’année précédente grâce à Caramel, a appris au même moment qu’elle attendait un enfant. Et maintenant on va où? est né d’une colère. Celle d’une jeune femme qui s’apprêtait à donner la vie dans un monde absurde où les différences ne sont plus tolérées. Au point d’en mourir parfois.

« J’ai emprunté le point de vue d’une mère pour écrire ce deuxième film, a expliqué la réalisatrice en entrevue avec La Presse. Jusqu’où irais-je pour empêcher mon fils de 18 ou 20 ans de prendre une arme ? »

À partir de ce questionnement, l’auteure-cinéaste a élaboré une histoire en forme de conte dans laquelle les femmes s’unissent, même si elles sont de confessions différentes. Pour bien marquer le trait, Nadine Labaki insère des numéros musicaux dans son récit. Elle oppose aussi au tragique de la situation des sourires et de la légèreté.

« Cela fait partie de ma personnalité, dit celle qui a vécu à Montréal pendant trois ans, à l’adolescence. J’aime remuer les émotions humaines. L’humour et les chansons permettent de mettre une certaine distance par rapport au drame. Il est important de tourner en dérision ses propres bêtises pour mieux pouvoir en guérir. Quand j’étais très jeune, je ne pouvais pas fréquenter l’école à cause de la guerre. À la maison, je me suis nourrie de quantité de films, parmi lesquels beaucoup de comédies musicales. Ils m’ont permis de rêver et d’échapper à mon quotidien. J’ai aussi eu envie d’apprendre à danser. D’où mon penchant pour ce genre. »

Hommage aux mères

La scène d’ouverture, magnifique, résume à elle seule le postulat d’Et maintenant on va où? Dans une chorégraphie simple mais éloquente, des femmes de tous âges esquissent des pas de danse en traversant le désert. Elles se rendent ensemble au cimetière où sont enterrés leurs maris et leurs fils. Puis, le cortège se sépare. Musulmanes et chrétiennes se dirigent alors vers « leur » cimetière respectif. Les deux sont l’un à côté de l’autre.

« J’ai eu cette vision dès la toute première étape de l’écriture du scénario, fait remarquer Nadine Labaki. C’est comme un hommage rendu à toutes les mères que je connais. Je me suis toujours demandé comment elles faisaient pour survivre. Je suis restée fascinée par leurs visages, leurs silhouettes noires. La chorégraphie est inspirée par un rituel de souffrance. Leur douleur est tellement grande qu’elles préfèrent la retourner contre elles-mêmes plutôt que de la rejeter sur les autres. »

L’exploit est d’autant plus digne de mention que Nadine Labaki est pratiquement la seule actrice professionnelle dans cette distribution.

« C’est un grand risque, mais il fallait que je le prenne, fait remarquer l’actrice et réalisatrice. En tant que spectatrice, j’ai envie de croire jusqu’au bout à ce qui se passe. Dans le cas d’Et maintenant on va où?, il me semblait essentiel de faire appel à des acteurs non professionnels pour obtenir les plus beaux accents de vérité. J’ai demandé aux gens qui ont été choisis – au gré d’un long processus de sélection – d’être ce qu’ils sont. Je ne voulais pas qu’ils "jouent". J’aime laisser intervenir les imprévus. Je suis toujours à l’affût de ces petits miracles qu’on ne peut capter autrement. Ma présence à leurs côtés les mettait en confiance aussi, je crois. J’étais l’une des leurs. »

Un cadre universel

Bien que le récit ait été inspiré par un épisode douloureux de l’histoire récente libanaise, Nadine Labaki a choisi de camper son intrigue dans le village d’un pays non identifié.

« Il me semblait important d’inscrire cette histoire dans un cadre plus universel, dit-elle. Même si, par exemple, on ne prend pas les armes dans les pays occidentaux, il reste qu’on assiste à notre époque à une intolérance quasi généralisée envers ceux qui incarnent la différence. À la base, il s’agit du même sentiment : la peur de l’autre. Ce malaise est universel, et il aurait été malheureux de le réduire au seul contexte libanais, ou même au seul contexte du Moyen-Orient. »

Et maintenant on va où?, plus grand succès public national à ce jour au Liban, connaît une carrière plus qu’honorable sur le plan international. L’an dernier, le film de Nadine Labaki a même obtenu le prix du public au Festival de Toronto, devançant toutes les pointures américaines et internationales lancées là-bas.

« Je me suis aperçue rapidement que les réactions que le film suscite vont au-delà de ses qualités et de ses défauts, commente la réalisatrice. Les gens ont envie de discuter parce que, tant au Liban qu’à l’étranger, ils s’y reconnaissent pour différentes raisons. Cela me ravit, évidemment ! »

Et maintenant on va où? a pris l’affiche le 25 mai.