Finalement, Vic et Flo ont vu un ours, et pas n'importe lequel: l'Ours d'argent de l'innovation, dédié à Alfred Bauer, fondateur de la Berlinale et attribué cette année à Denis Côté.

Nathalie Petrowski LA PRESSE

Dans la hiérarchie de la remise des prix, celui de l'innovation est le troisième en importance du palmarès de la Berlinale après l'Ours d'or du meilleur film et l'Ours d'argent du prix du jury. C'est du moins dans cet ordre que le prix a été attribué à Denis Côté, samedi soir, pour son film Vic et Flo ont vu un ours, avec Pierrette Robitaille et Romane Bohringer dans les rôles-titres.

Denis Côté n'était pas peu fier de l'honneur, d'autant plus qu'il a reçu son Ours d'argent des mains mêmes du président du jury de la 63e Berlinale, le grand cinéaste Wong Kar Wai.

Pour le reste, le palmarès a été un feu roulant de surprises. Je n'en avais prévu aucune. Et pour cause! Le palmarès de la 63e Berlinale était presque surréaliste: un Rom pauvre et ramasseur de tôle comme meilleur acteur (Nazif Mujic); un meilleur réalisateur (David Gordon Green) qui signe un remake islandais à partir d'un scénario de 16 pages; le prix du scénario remis à un cinéaste iranien (Jafar Panahi) enfermé entre les quatre murs de sa villa en Iran - et à qui les autorités ont interdit de tourner pendant 20 ans; et l'Ours d'or attribué à un film roumain dont le titre, Child's Pose, est une position de yoga.

Pourtant, en y regardant de plus près, tout s'explique. Le jury présidé par Wong Kar Wai a opté pour la voie tracée du réalisme social et de l'aide humanitaire, n'accordant que deux prix à la nouveauté, dont le principal à Denis Côté.

Propos terrifiant

Ainsi, il n'y a rien de très nouveau dans la forme de Child's Pose, le grand gagnant. C'est son propos qui fait la différence. Le film examine les effets de la maternité moderne à travers une mère qui n'a eu qu'un seul enfant - un fils qui a maintenant 30 ans - et qu'elle a couvé jusqu'à la castration, ce qui en a fait un monstre d'impuissance et d'ingratitude. Et même si cette Cornelia est elle-même monstrueuse, bien des mères d'aujourd'hui peuvent se reconnaître en elle. Terrifiant!

Le prix du jury remis au Bosniaque Danis Tanovic pour Un épisode dans la vie d'un ramasseur de tôle s'explique aussi. On a voulu saluer ici le courage de ce film produit avec 30 000 euros et passer un message aux autorités de la Bosnie, et de l'Europe en général, qui traitent les Roms comme des moins que rien. Et comme si cela ne suffisait pas, le prix du meilleur acteur a été accordé à Nazif, le Rom qui joue son propre rôle dans le film, un activiste politique qui, après-demain, continuera à gagner sa vie en ramassant de la tôle. En attendant, les autorités bosniaques n'auront d'autre choix que de l'accueillir en héros lorsqu'il atterrira à Sarajevo. Un prix, ça ne change pas le monde, mais pour un Rom, ça peut faire toute une différence!

Au chapitre des anomalies, le prix du meilleur réalisateur remis à David Gordon Green pour Prince Avalanche, remake d'un buddy movie islandais, me dépasse. Le film est charmant et rigolo, mais le réalisateur de 38 ans, qui fait dans le genre loufoque de Wes Anderson, ne méritait pas un tel honneur. Quant au prix du meilleur scénario accordé à Jafar Panahi, toujours assigné en résidence en Iran, il était encore une fois plus politique qu'autre chose. Rideau tiré n'est assurément pas le meilleur scénario de ce grand cinéaste réduit au silence.

Du côté des actrices, tous s'attendaient à ce que la Chilienne Paulina Garcia remporte le prix de la meilleure actrice pour Gloria, sympathique épopée d'une quinqua à la recherche d'elle-même. Tous ont été ravis de voir la belle embrasser son Ours d'argent. Aux dernières nouvelles, Gloria risque d'être le premier film chilien depuis longtemps à connaître une diffusion mondiale.

J'aurais voulu que le film kazakh Leçons d'harmonie gagne autre chose que la direction photo, mais ce n'est probablement que partie remise pour son jeune et talentueux réalisateur, Emir Baigazin.

L'ambassadeur

Quant à Denis Côté, ses détracteurs, et dieu sait qu'ils sont nombreux, vont devoir manger leurs bas. Le fait est que le grand baveux de 6 pieds aux 200 tatouages est en train de devenir l'ambassadeur par excellence d'un nouveau langage cinématographique made in Québec. En même temps, Vic et Flo est à bien des égards le film le plus accessible de Denis Côté, son plus drôle aussi. Enfin, jusqu'à un certain point.

Espérons que le public québécois sera au rendez-vous lors de la sortie du film l'été prochain et qu'il n'aura pas peur d'aller à la rencontre d'un cinéaste qui, contre toute attente, pourrait agréablement le surprendre.

Palmarès de la 63e Berlinale

> Ours d'or du meilleur film: Child's Pose du Roumain Calin Peter Netzer

> Ours d'argent - Grand prix du jury: An Episode in the Life of an Iron Picker du Bosniaque Danis Tanovic

> Ours d'argent du meilleur réalisateur: l'Américain David Gordon Green pour Prince Avalanche

> Ours d'argent de la meilleure actrice: la Chilienne Paulina Garcia pour Gloria de son compatriote Sebastian Lelio

> Ours d'argent du meilleur acteur: le Bosniaque Nazif Mujic pour An Episode in the Life of an Iron Picker de son compatriote Danis Tanovic

> Ours d'argent de la meilleure contribution artistique: le Kazakh Aziz Zhambakiyev pour la photographie dans Harmony Lessons

> Ours d'argent du meilleur scénario: l'Iranien Jafar Panahi pour Closed Curtain

> Prix Alfred Bauer, en mémoire du fondateur du festival pour un film qui ouvre de nouvelles perspectives: Vic + Flo ont vu un ours du Canadien Denis Côté

> Mentions spéciales: Promised Land de l'Américain Gus Van Sant et Layla Fourie de la Sud-Africaine Pia Marais

> Prix du meilleur premier film: The Rocket de l'Australien Kim Mordaunt

> Mention spéciale: The Battle of Tabatô du Portugais João Viana

> Ours d'or du meilleur court métrage: La Fugue du Français Jean-Bernard Marlin

> Ours d'argent du court métrage: Remains Quiet de l'Allemand Stefan Kriekhaus

> Ours d'or d'honneur: le Français Claude Lanzmann