En racontant la rencontre amoureuse entre une jeune Tunisienne venue étudier à Paris et un jeune Français ne connaissant pratiquement rien de l’Algérie, le pays dont sont originaires ses parents, Leyla Bouzid ne pensait pas trouver un si fort écho. Une histoire d’amour et de désir répondrait-il à un besoin collectif ? Entrevue.

Publié le 17 juin
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Les récits d’éducation sentimentale nourrissent depuis toujours la littérature et le cinéma en empruntant souvent le point de vue d’une jeune fille. Rarement l’inverse. Pour son deuxième long métrage, Leyla Bouzid (À peine j’ouvre les yeux) a choisi une perspective différente en faisant d’un jeune homme l’objet de son attention.

« Je ne m’attendais pas à ce que mon film voyage et s’exporte à ce point-là ! s’étonne la réalisatrice lors d’un entretien en visioconférence accordé à La Presse. On ne raconte jamais les premiers émois de jeunes hommes, encore moins quand ils sont timides et que les choses ne vont pas de soi. On s’interroge beaucoup sur la féminité et les nouvelles façons de la représenter, mais la masculinité est aussi en quête de nouvelles représentations. Je crois que ce film vient peut-être combler un manque. »

La poésie arabe

Au centre de cette histoire, Ahmed (Sami Outalbali), un jeune homme de 18 ans. Poursuivant ses études à La Sorbonne, ce Français issu des banlieues, dont les parents sont algériens, s’intéresse en outre à la littérature arabe. Sa découverte d’une poésie très riche, au langage amoureux très évocateur, coïncide avec sa rencontre avec Farah (Zbeida Belhajamor), venue récemment de Tunis pour étudier à Paris. À travers leur relation, la cinéaste déboulonne une ou deux idées reçues au passage.

PHOTO FOURNIE PAR K FILMS AMÉRIQUE

Zbeida Belhajamor et Sami Outalbali dans Une histoire d’amour et de désir, un film de Leyla Bouzid

« J’ai souhaité montrer un portrait plus juste d’une culture qui, aujourd’hui, nourrit plein d’amalgames et de simplifications, explique Leyla Bouzid. On confond la culture arabe et la religion dans la pensée collective, comme si les nuances n’existaient plus. »

J’avais envie de mettre un coup de projecteur sur un pan de cette culture, notamment la sensualité qui la caractérise. Je sentais qu’il pouvait se passer quelque chose de très fort quand Ahmed découvre ces textes, que vient cristalliser la rencontre avec Farah.

Leyla Bouzid, réalisatrice

Une franche volonté d’érotiser le corps masculin, chose beaucoup plus rarement faite au cinéma, était aussi au cœur du projet. Sans aucune complaisance, la cinéaste a filmé son héros de telle sorte que cet aspect de sa personne soit également bien évoqué.

« C’est ce que j’ai expliqué à Sami dès notre première rencontre dans un café. Je lui ai très clairement signifié qu’il serait filmé comme un objet de désir. À l’époque, la série Sex Education ne l’avait pas encore fait connaître. Sami milite aussi très fort pour une nouvelle représentation de la masculinité. Il a adhéré tout de suite à la proposition. »

PHOTO FOURNIE PAR K FILMS AMÉRIQUE

Leyla Bouzid présente Une histoire d’amour et de désir, un film qu’elle a écrit et réalisé.

Construire une œuvre

Fille du cinéaste tunisien Nouri Bouzid (L’homme de cendres, Les épouvantails), Leyla Bouzid se dirigeait d’abord vers les métiers de l’image, mais c’est en arrivant à Paris que le goût pour la réalisation s’est développé.

Ça s’est précisé assez vite. J’ai passé le concours de la FEMIS [l’école de cinéma en France] en réalisation. C’est un sentiment que l’on ressent, duquel découle une envie de dire des choses. C’est d’ailleurs assez particulier parce qu’il faut quand même se bâtir une confiance très forte, tout en étant assailli par un doute permanent. Avec la pratique, on vient à trouver un équilibre !

Leyla Bouzid

Dans sa Tunisie natale, pays du monde arabe où les femmes disposent de droits plus importants que d’autres (« Mais pas encore assez ! », précise-t-elle), Leyla Bouzid a pu suivre quelques modèles de femmes cinéastes, parmi lesquelles Moufida Tlatli (La saison des hommes), disparue l’an dernier. Elle salue bien sûr la reconnaissance qu’ont récemment eue plusieurs réalisatrices sur le circuit des grands festivals et des remises de prix, mais elle estime que la partie n’est pas encore gagnée.

« Cette phase de changement est nécessaire et salutaire, mais encore embryonnaire. Même si les réalisatrices remportent maintenant des récompenses dans les grands festivals, il reste qu’encore peu d’entre elles se retrouvent sélectionnées en compétition officielle. Je rêve du jour où l’on trouvera plus d’une dizaine de réalisatrices ayant de longues carrières de plus de 20 films, comme on en trouve chez les réalisateurs. Construire une œuvre sur la durée est le prochain défi pour les réalisatrices. »

Une histoire d’amour et de désir est actuellement à l’affiche.